Robert Gelli, ancien procureur de la République de Nîmes et ex-directeur des affaires criminelles et des grâces, a prononcé un discours remarqué fin septembre lors des rencontres d'Apamée à Pamiers, dans l'Ariège. Il y a défendu une conception exigeante de l'État de droit, qu'il estime indispensable mais perfectible, face aux critiques politiques, à la criminalité organisée et à la révolution de l'intelligence artificielle.
Un parcours judiciaire exceptionnel
Figure reconnue de la magistrature, Robert Gelli a exercé pendant près de onze ans comme procureur de la République à Nîmes, avant d'occuper les mêmes fonctions à Nanterre. Il a ensuite été nommé directeur des affaires criminelles et des grâces, l'un des services les plus sensibles du ministère de la Justice, puis directeur des services judiciaires de la Principauté de Monaco. Aujourd'hui, il exerce comme déontologue à la Haute Autorité de santé (HAS).
Dans son discours, il a abordé une question qui, selon lui, « traverse le débat public » et pourrait devenir « l'un des thèmes majeurs des prochaines échéances électorales » : l'État de droit est-il devenu un luxe ? Une interrogation qu'il juge « plus réservée aux juristes » et qui fait désormais écho aux critiques de « gouvernement des juges », de « carcan européen » ou d'« impuissance publique ».
Répondre aux critiques sans céder aux faux remèdes
Robert Gelli a appelé à « prendre les critiques au sérieux », tout en refusant leurs conclusions. Il a énuméré quatre griefs récurrents : le « gouvernement des juges », la hiérarchie des normes imposée par les traités européens, le « fondamentalisme des droits individuels » et la prolifération des normes. Pour lui, ces critiques « ne doivent pas être confondues avec leur conclusion » : « Oui, la loi doit être compréhensible. Oui, la justice doit agir dans des délais raisonnables. Oui, les victimes doivent être mieux considérées. »
Mais il a mis en garde contre les faux remèdes : « Le vrai débat ne devrait pas opposer les droits à l'efficacité. Il devrait porter sur la manière d'être efficace dans le respect des droits. Car un pouvoir qui se libère des contrôles peut agir plus vite ; rien ne garantit qu'il agira mieux ni qu'il agira longtemps dans l'intérêt de tous. » Il a également évoqué les contestations venues des « études juridiques critiques », souvent qualifiées de « wokistes », qui dénoncent un droit « conçu par et pour le groupe dominant », tout en reconnaissant leur « interpellation utile » sur l'accès effectif à la justice.
La criminalité organisée, un défi majeur
L'ancien procureur a ensuite pointé les menaces contemporaines, en particulier la criminalité transnationale organisée. Selon les données de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), ses profits s'élèvent globalement entre 2 000 et 3 100 milliards de dollars par an, soit 2 à 3 % du PIB mondial. En cumulant corruption, fraude fiscale et profits criminels, le volume financier occulte annuel atteindrait 3 000 à 6 000 milliards de dollars (3 à 5 % du PIB mondial).
En France, les revenus des réseaux criminels sont estimés à environ 50 milliards d'euros par an, et le blanchiment d'argent oscille entre 38 et 58 milliards d'euros, soit une somme comparable au budget du ministère de la Défense français (46 milliards en 2026). Face à cette menace, Robert Gelli a appelé à un État puissant : « enquêtes spécialisées, coopération internationale, protection des témoins, saisie des avoirs, lutte contre le blanchiment, moyens humains et techniques adaptés ». Mais il a averti : « Il doit éviter un piège : copier les méthodes de ceux qu'il combat. »
Un droit plus clair, mieux appliqué
Pour conclure, l'ancien procureur a plaidé pour une modernisation de l'État de droit, confronté aussi à l'intelligence artificielle et aux « hyperpuissances privées » qui « captent les données, modèlent les comportements ». Il a insisté : « Face aux régimes autoritaires, à la désinformation, aux tentations illibérales, aux empires numériques et aux puissances criminelles, nous n'avons pas besoin de moins de droit. Nous avons besoin d'un droit plus clair, mieux appliqué et également opposable à tous. » Une conviction résumée en une formule : « aucune puissance ne doit être sans limite, aucune personne ne doit être sans droits, aucune décision ne doit être sans recours. »