Rafles du Vieux-Port : la justice française reconnaît un crime contre l'humanité
Rafles du Vieux-Port : crime contre l'humanité reconnu

Le parquet national antiterroriste (PNAT) a officiellement qualifié, ce mercredi, les rafles du Vieux-Port de Marseille de 1943 de « crime contre l'humanité ». Cette décision judiciaire, annoncée par le procureur national antiterroriste Olivier Christen, répond à une attente de longue date des survivants et de leurs descendants. L'enquête, ouverte en 2019, n'a toutefois pas permis d'identifier de responsables encore vivants impliqués dans l'opération « Sultan », menée du 22 au 24 janvier 1943.

Une qualification historique pour l'opération « Sultan »

Les investigations menées par l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (Oclch) ont permis de caractériser l'infraction de « crime contre l'humanité » pour les rafles, mais aussi pour le pillage et la destruction des 1.500 immeubles du quartier Saint-Jean, derrière le Vieux-Port. Ce quartier populaire, surnommé « la petite Naples », a été vidé de force de ses habitants, dont beaucoup étaient des immigrés italiens.

Près de 800 juifs, notamment du quartier de l'Opéra, ont été envoyés à la mort dans les camps d'extermination nazis. Au total, 20.000 personnes ont été expulsées, et plusieurs milliers ont été internées temporairement dans un camp de rétention à Fréjus, selon la plainte déposée par l'avocat marseillais Pascal Luongo. L'enquête a également confirmé 1.600 déportations, dont 600 personnes envoyées en Allemagne.

Des faits « relativement inconnus de nos concitoyens »

Lors d'une conférence de presse à Marseille, Olivier Christen a souligné que les faits sont « relativement inconnus de nos concitoyens […] alors qu'on est face à une rafle d'une ampleur absolument colossale ». Il a ajouté que les exactions « visaient les habitants d'un quartier parce que considérés comme des sous-habitants, des sous-populations ».

Les investigations ont été lancées en 2019 après une plainte de Me Pascal Luongo, à laquelle se sont joints 19 survivants ou descendants. « C'est quelque chose d'extraordinaire que finalement la justice française reconnaisse la tragédie du port de Marseille », confie Antoine Mignemi, 89 ans, qui avait cinq ans en 1943. Il se souvient du « visage décomposé de maman apeurée » quand elle est venue le réveiller à six heures du matin, la police française à la porte, et qu'ils ont dû « partir immédiatement » de Saint-Jean.

Le témoignage d'Antoine Mignemi : « Comme un troupeau de moutons »

Antoine Mignemi raconte : « Comme un troupeau de moutons, la police française nous a conduits jusqu'au quai du port. Là, on a été pris en charge par les nazis ». Des « wagons à bestiaux » les ont menés au camp de Fréjus, où les hommes ont été séparés des femmes et des enfants. Ils y sont restés une semaine « dans des baraquements insalubres, sans lit, par terre dans la paille souillée de vermines, serrés presque les uns contre les autres ».

Ce descendant d'une famille sicilienne évoque avec émotion le quotidien de Saint-Jean, marqué par « le vivre-ensemble » au sein d'une communauté cosmopolite d'Italiens, mais aussi de Grecs, Arméniens, Espagnols, Nord-Africains et Sénégalais, ouvriers, marins, dockers ou artisans. Cette série de rafles, parmi les plus vastes avec celle du Vel' d'Hiv' à Paris six mois plus tôt, a été conduite sur décision des nazis, avec la collaboration active de Français sous les ordres de René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy.

Une valeur de réparation morale

Me Pascal Luongo estime que cette reconnaissance a « une valeur de réparation morale ». Il rappelle que le quartier cosmopolite a été « rayé de la carte » par les nazis en concertation avec Vichy « parce que les gens qui vivent là sont les derniers immigrés […] c'est-à-dire des indésirables ». Son grand-père, d'origine italienne, faisait partie des internés à Fréjus. Il insiste sur le fait que cette « Histoire est méconnue, même à Marseille ».

Le président Jacques Chirac avait été le premier, en 1995, à reconnaître la responsabilité de la France dans les rafles et déportations de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. En 2023, la mairie de Marseille avait lancé des commémorations inédites pour les rafles du Vieux-Port. Fernand Riberi, 76 ans, dont le grand-père « reconnu déporté politique » est décédé au camp allemand de Sachsenhausen, salue la décision de la justice : « C'est le sentiment que mon grand-père n'est pas mort dans l'anonymat ».