Le 17 mai 2021, des milliers de migrants ont tenté d'entrer dans l'enclave espagnole de Ceuta, profitant d'une brèche dans la frontière. Cet événement, qui a marqué les esprits, a été déclenché par une rumeur insistante : la frontière allait être ouverte. Plus d'un an après, l'origine de cette rumeur reste introuvable, comme le révèle une enquête approfondie du journal Le Monde.
Une rumeur aux conséquences démesurées
Ce 17 mai, environ 8 000 personnes, dont de nombreux mineurs, sont entrées à Ceuta, submergeant les autorités espagnoles. Selon les chiffres officiels, plus de 6 000 ont été renvoyées au Maroc dans les jours suivants, mais des centaines sont restées, vivant dans des conditions précaires. L'ampleur de cette crise a conduit le gouvernement espagnol à renforcer la sécurité et à engager des discussions avec le Maroc.
La rumeur, qui s'est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, affirmait que les autorités marocaines allaient laisser passer tout le monde. Des vidéos et des messages WhatsApp ont circulé, montrant des files de personnes se dirigeant vers la frontière. Mais d'où venait cette information ? L'enquête du Monde a tenté de remonter la piste, sans succès.
Une enquête au cœur des réseaux sociaux
Les journalistes ont interrogé des migrants, des activistes, des experts en désinformation et des responsables locaux. Ils ont analysé des centaines de publications sur Facebook, Twitter et TikTok. Résultat : aucune source fiable n'a été identifiée. Certaines pistes mènent à des comptes anonymes, d'autres à des groupes fermés, mais toutes se sont révélées infructueuses.
« C'est comme si la rumeur avait émergé de nulle part, explique un chercheur spécialisé dans les migrations. Elle a pris forme dans un contexte de tensions politiques entre le Maroc et l'Espagne, notamment après l'accueil en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali. La rumeur a trouvé un terreau fertile. »
Un phénomène amplifié par la méfiance
Les habitants de la région, habitués aux rumeurs, ont été particulièrement réceptifs. Beaucoup ont vu dans cette prétendue ouverture une opportunité de rejoindre l'Europe. « On savait que c'était peut-être faux, mais on espérait que ce soit vrai », témoigne un jeune Marocain de Fnideq, la ville voisine.
Les autorités marocaines ont nié toute intention d'ouvrir la frontière, mais leur communication a été jugée tardive et insuffisante. Du côté espagnol, la confusion a régné pendant plusieurs heures, les forces de l'ordre étant débordées.
Un précédent inquiétant
Cet événement illustre la puissance des rumeurs dans les zones de tension migratoire. Selon une étude de l'Université de Grenade, 70 % des migrants qui tentent de franchir la frontière de Ceuta ou de Melilla se fient aux informations obtenues via les réseaux sociaux. Or, ces informations sont souvent fausses ou manipulées.
« Les réseaux sociaux sont devenus le principal vecteur d'information pour les migrants, mais aussi le principal vecteur de désinformation », souligne une experte en communication. « Il est urgent de mettre en place des mécanismes de vérification et d'information fiable. »
Une quête des origines qui reste vaine
Malgré les efforts des journalistes, l'origine de la rumeur reste inconnue. Aucun individu ou groupe n'a revendiqué son lancement. Certains évoquent une manipulation délibérée, d'autres une simple coïncidence. Mais tous s'accordent sur un point : cette rumeur a eu des conséquences dramatiques pour des milliers de personnes.
Le gouvernement espagnol a annoncé des mesures pour lutter contre la désinformation, mais celles-ci restent limitées. La frontière de Ceuta demeure un point chaud, et la méfiance est toujours aussi forte. Comme le conclut l'enquête du Monde, « la quête des origines de la rumeur est peut-être impossible, mais elle révèle les fragilités de notre système d'information à l'ère numérique ».



