La situation se débloque à Ceuta, mais le soulagement est teinté de tensions politiques. Le gouvernement espagnol a affirmé que la quasi-totalité des dizaines de milliers de migrants entrés depuis le début de semaine dans l’enclave est retournée au Maroc. L’exécutif, assailli de critiques de la part d’autres pays de l’Union européenne, reste sous pression sur un sujet inflammable.
Sur place, ce samedi matin, des jeunes continuaient à franchir la frontière en sens inverse, sous le regard des militaires et de la Garde civile espagnole. Ceux qui s’attardaient trop sur la corniche étaient aussitôt poussés vers la sortie par les soldats. L’AFP a vu, en sens inverse, deux hommes sortir de l’eau sur la plage jouxtant la frontière et s’écrouler sur le sable, visiblement à bout de forces.
Un afflux estimé jusqu’à 60 000 personnes
Selon le président du gouvernement local, Juan Jesus Vivas, ces migrants étaient environ 60 000, un chiffre ramené à 50 000 par le ministère espagnol de l’Intérieur. En très grande majorité des Marocains, principalement des jeunes hommes et des adolescents, ils étaient arrivés depuis le début de la semaine en passant par la frontière terrestre ou la mer. Trente-quatre sont morts, dont beaucoup par noyade, d’après le gouvernement local de Ceuta, ce petit territoire de 84 000 habitants situé à la pointe nord du Maroc, bordant le détroit de Gibraltar et formant l’une des deux frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe, avec l’autre enclave espagnole de Melilla.
Parmi les arrivants, Soufiane, un Marocain de 42 ans, a raconté à l’AFP avoir nagé « trois, cinq minutes » pour rejoindre Ceuta, dans l’espoir de gagner Madrid, à des centaines de kilomètres plus au nord, pour voir sa mère, « victime d’une leucémie ». « Un ami m’a appelé, il m’a dit que la frontière était ouverte », a-t-il expliqué. Selon lui, l’afflux massif de ces derniers jours montre « que tout le monde veut monter » en Espagne « et souhaite avoir un bon avenir, qu’ils n’ont pas au Maroc ».
Une barrière flottante et un plan de régularisation contesté
Pour empêcher les traversées à la nage entre le Maroc et Ceuta, une barrière pneumatique de 500 mètres de long est en cours d’installation dans la mer Méditerranée, a annoncé le ministère espagnol de l’Intérieur. Son titulaire, Fernando Grande-Marlaska, doit s’exprimer depuis Ceuta à 11 h locales, au lendemain d’une visite agitée du Premier ministre Pedro Sánchez, accusé par certains habitants de ne pas avoir « protégé » Ceuta.
Pedro Sánchez, dont le gouvernement a lancé un vaste plan de régularisation de sans-papiers ayant donné lieu à près de 1,2 million de demandes, a évoqué « une attaque, une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne » et accusé des « mafias » d’être à l’origine de la rumeur d’ouverture de la frontière. Il a également dénoncé l’attitude « égoïste » de certains pays de l’UE et réclamé une réunion des ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept.
L’UE se divise, l’Italie ferme son espace aérien
Les images de cette crise migratoire, inédite par son ampleur à Ceuta, ont provoqué de vives réactions en Europe, notamment à droite et à l’extrême droite, sur le thème des contrôles aux frontières de l’espace Schengen. Dès jeudi, l’Italie a annoncé vouloir suspendre l’Espagne de l’espace Schengen, une mesure pour laquelle Rome a obtenu le soutien de la Finlande et du Danemark. Madrid a dénoncé une proposition « démagogique » et à la portée incertaine, des juristes consultés par l’AFP assurant qu’il est impossible de l’appliquer dans le cadre légal actuel.
Depuis samedi, l’Italie a rétabli des contrôles aux frontières aériennes et maritimes avec l’Espagne. La France a, de son côté, multiplié par cinq, à 334, le nombre de policiers et gendarmes en renfort à la frontière franco-espagnole, en pleines vacances d’été. Dans ce contexte tendu, Pedro Sánchez a appelé les autres pays de l’UE à « ne pas se diviser », alors que son gouvernement défend une approche ouverte en matière migratoire, à contre-courant de beaucoup d’autres capitales européennes.



