Rome a annoncé avoir temporairement fermé son espace Schengen aux voyageurs en provenance d'Espagne, après la diffusion le 30 juillet de vidéos montrant des milliers de migrants marocains pénétrer illégalement dans Ceuta. Le ministère italien de l'Intérieur a confirmé la mise en place de contrôles ciblés aux points d'entrée maritimes et aériens en provenance d'Espagne, précisant que cette mesure ne concernait que les ressortissants non européens, les citoyens espagnols et européens continuant de circuler librement vers l'Italie.
Le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a jugé cette décision « inévitable », alors que ses implications concrètes demeurent floues. Dans un message publié sur X le 31 juillet, il a écrit : « La suspension temporaire de Schengen avec l'Espagne est une décision nécessaire pour protéger la sécurité de nos citoyens et défendre les frontières de l'Europe. »
Dès la veille, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, avait réagi vivement aux images de migrants courant vers le centre de Ceuta. « Les images en provenance de Ceuta sont choquantes et démontrent, une fois de plus, que l'immigration clandestine incontrôlée représente une véritable menace pour la sécurité des frontières européennes », avait-elle commenté, avant d'appeler également à la suspension de l'accord de Schengen avec l'Espagne.
Ceuta, une frontière européenne sous tension
La crise met en lumière la position singulière de Ceuta et de Melilla, deux enclaves espagnoles situées sur la côte marocaine. Ces territoires, qui comptent environ 170 000 habitants, constituent les seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le continent africain. Pour de nombreux observateurs, la capacité du Maroc à laisser partir ou à contenir les flux migratoires vers ces enclaves représente un puissant moyen de pression diplomatique sur l'Espagne.
L'espace Schengen, créé le 26 mars 1995, repose sur la libre circulation des personnes et la suppression des contrôles aux frontières intérieures entre ses 29 États participants, parmi lesquels la Belgique, l'Allemagne, l'Espagne, la France, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Portugal. Mais des dispositions spécifiques encadrent les échanges entre l'Afrique du Nord et le continent européen.
L'accord d'adhésion de l'Espagne à la Convention d'application de l'accord de Schengen prévoit ainsi que les contrôles des voyageurs et des marchandises en provenance de Ceuta et de Melilla sont maintenus lors de leur entrée sur le territoire douanier de l'Union européenne. En clair, toute personne arrivant à Ceuta ou à Melilla depuis un pays extérieur à l'espace Schengen et souhaitant rejoindre l'Espagne continentale ou un autre État membre doit se soumettre à un contrôle d'identité. Des contrôles de documents s'appliquent également aux liaisons maritimes et aériennes reliant Ceuta et Melilla au reste du territoire espagnol, ainsi qu'aux vols intérieurs et aux ferries réguliers à destination d'un autre État signataire.
Peut-on exclure définitivement l'Espagne de Schengen ?
La décision italienne relance une question institutionnelle : Rome peut-elle pousser à l'exclusion définitive de l'Espagne de cet accord emblématique ? Certains pays s'y montrent favorables, à l'image du Danemark ou de la Finlande. La ministre finlandaise de l'Intérieur a affirmé que « les pays qui ne remplissent pas leur obligation de protéger la frontière extérieure ne peuvent pas être membres de Schengen ».
En Espagne, le chef de la diplomatie, José Manuel Albares, a qualifié la démarche italienne de « démagique » et a convoqué l'ambassadeur d'Italie en signe de protestation. Les textes qui régissent le système Schengen ne prévoient toutefois pas de procédure d'exclusion définitive d'un État membre.
En revanche, le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures reste possible à titre exceptionnel et temporaire. L'accord de Schengen l'autorise en cas de « menace grave pour l'ordre public ou la sécurité intérieure », face au terrorisme, à la criminalité organisée ou à une urgence sanitaire majeure comme la pandémie de Covid-19. Il prévoit également cette possibilité en cas de « mouvements soudains, massifs et non autorisés de ressortissants de pays tiers » entre États membres, lorsque ces flux sont susceptibles de compromettre le bon fonctionnement de l'espace.
La France durcit son contrôle à la frontière espagnole
La controverse dépasse le duo Rome-Madrid. Emmanuel Macron a demandé au ministre de l'Intérieur de « renforcer les contrôles à la frontière avec l'Espagne », selon son entourage. L'Union européenne, elle, relativise en soulignant que cette crise concerne spécifiquement l'enclave espagnole de Ceuta et que des contrôles supplémentaires sont nécessaires pour accéder au continent, où aucun mouvement n'a été détecté jusqu'ici.
La mesure italienne intervient dans un climat déjà tendu autour de la politique migratoire européenne. Elle illustre la fragilité du consensus sur la répartition des responsabilités aux frontières extérieures et relance les débats sur les conditions d'appartenance à l'espace de libre circulation.



