Pregon de Ménard : un "laboratoire de métapolitique" selon un politologue
Pregon de Ménard : un laboratoire de métapolitique

Le pregon, discours inaugural de la Feria de Béziers prononcé par Robert Ménard le 12 août dernier, n'est pas un accident de langage mais « le produit recherché », analyse Tristan Boursier, docteur en sciences politiques et chercheur associé au Cevipof de Sciences Po Paris. Dans un entretien accordé à Midi Libre, le spécialiste des dynamiques idéologiques des extrêmes droites décrypte les ressorts rhétoriques et idéologiques de cette allocution qui a suscité une avalanche de réactions indignées, plusieurs associations ayant saisi la justice.

Un rituel consensuel détourné en tribune polémique

Le premier marqueur identifié par Tristan Boursier tient au genre du discours. Le pregon est traditionnellement un discours d'éloge hérité du monde ibérique : on y célèbre la fête et la ville, sans désigner d'adversaire. Robert Ménard en conserve l'enveloppe, la communion et la ferveur, mais y loge un contenu polémique. « Le procédé est efficace, car un propos clivant hérite alors de la légitimité d'un rituel réputé consensuel », explique le chercheur. Les applaudissements d'une foule en fête sont ainsi enregistrés comme une adhésion politique, alors que personne, dans une arène, n'a la possibilité de contredire.

Trois procédés rhétoriques s'ajoutent selon lui. L'accumulation d'abord : « On aime la messe, on aime les femmes, on aime les toros, on aime les flics ». Ces quatre termes n'ont « rigoureusement rien en commun » ; ce qui les relie, c'est la liste de ceux qui sont censés les détester : les « jobards de la laïcité », les « sinistres animalistes », les « féministes à deux balles ». Ensuite, la répétition du mot « ici » – « ici, nous sommes un peuple libre », « ici, je marie les gens en situation régulière » – institue un territoire d'exception et suppose un ailleurs hostile sans jamais le nommer. Enfin, le futur « nous continuerons à… » n'a de sens grammatical que si une interruption menace. Ainsi, un maire réélu dès le premier tour avec 65,60 % des voix parvient à parler la langue de l'assiégé.

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Un « nous » masculin construit par étages

Ce « nous » est construit par étages, ce qui le rend efficace, analyse Tristan Boursier. On entre par la porte la plus large, « mes amis Biterrois, mes amis d'ailleurs », on passe par « la Méditerranée, c'est nous », puis par « un peuple fort, un peuple libre », et l'on ressort sur La Marseillaise. L'auditeur va de la fête à la Nation sans franchir de seuil visible.

Ce « nous » est par ailleurs masculin dans sa grammaire même. Dans « nous continuerons à aimer les femmes », les femmes ne sont pas dans le « nous », elles en sont le complément d'objet. Le discours leur assigne trois places : la Vierge qu'on porte, la femme qu'on regarde, la féministe qu'on chasse. « Aucune de ces trois places n'est celle d'une citoyenne », souligne le politologue. Quant au « eux », il n'est jamais une personne : ni élu ni association ne sont nommés, seulement des figures – le bureaucrate, l'animaliste, la féministe, le fanatique laïque. L'ennemi est donc partout et nulle part, irréfutable, et chacun peut le remplir à sa guise. Une exception : « les OQTF », seul groupe humain désigné par un sigle administratif.

La métapolitique, stratégie des droites radicales

Ce discours s'inscrit moins dans une radicalisation des contenus que dans un déplacement de terrain, estime Tristan Boursier, qui y voit l'application du concept de métapolitique. Cette stratégie, théorisée et revendiquée par les droites radicales depuis les années 1970, consiste à porter la bataille non plus d'abord sur le terrain électoral ou législatif, mais sur celui de la culture, des représentations et du sens commun : « gagner les esprits avant les urnes ».

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Les premiers mandats de Robert Ménard reposaient sur un bras de fer avec le droit – la crèche dans le hall de la mairie, les arrêtés municipaux à portée symbolique. Réélu en position hégémonique, il n'a plus besoin de ce répertoire. Le terrain se déplace vers la culture et le rituel : la fête, l'affiche, le calendrier, les chars. Le nouveau char consacré au comte de Trencavel en est l'exemple le plus net : une tradition d'un an d'âge présentée comme un héritage, qui installe la ville dans le rôle de la victime héroïque écrasée par un pouvoir venu du Nord. « Un discours revendique une identité, un char la fait défiler et la rend transmissible », note le chercheur. C'est plus difficile à contester qu'un arrêté, et bien plus durable : un arrêté s'annule, un rituel s'installe.

Ce qui se joue à Béziers ressemble ainsi à un « laboratoire de métapolitique municipale », où les moyens culturels d'une ville, son décor, son calendrier festif, sa mémoire, servent à transformer des positions politiques en évidences locales. Plus largement, ce pregon illustre un déplacement observable dans plusieurs droites radicales européennes : on ne promet plus seulement une protection contre un péril, on promet une jouissance – le droit de faire la fête « sans demander la permission à personne ». L'adversaire n'est plus menaçant, il est rabat-joie, il veut « une vie grisâtre, réglementée ». C'est un cadrage difficile à contrer, puisqu'on ne peut guère le contredire sans confirmer aussitôt le rôle qu'il vous assigne.

La polémique, un produit assumé

La séquence est connue : formules outrancières, indignation, couverture nationale, posture de victime de la bien-pensance. Elle s'est prolongée ici par la reprise assumée de ces mêmes formules sur des affiches municipales. « C'est la meilleure preuve que la polémique n'est pas un accident de langage, mais le produit recherché », conclut Tristan Boursier. « On ne placarde pas ce qu'on regrette. »