Sébastien Lecornu en difficulté après le retrait de la loi sur le travail du 1er mai
Ses soutiens comme ses adversaires le décrivaient comme sérieux, habile et maître en tactiques politiques. Cependant, le psychodrame déclenché par l'enterrement de la proposition de loi sur le travail le 1er mai a sérieusement entamé l'image de Sébastien Lecornu. Au sein de son propre camp, les flatteries ont cédé la place à un concert de critiques, où certains le qualifient de « trouillard » et dénoncent « un recul incompréhensible ».
Un recul stratégique face aux pressions parlementaires
Après avoir donné son feu vert à Gabriel Attal sur ce texte adopté par le Sénat en juillet dernier, le Premier ministre a dû affronter les vives protestations de la gauche et des syndicats. Pour ces derniers, l'ouverture du travail un jour férié pour les salariés volontaires équivaut à « un coup de poignard dans le dos de millions de travailleurs et travailleuses », selon Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. À l'Assemblée nationale, les partis de gauche ont brandi la menace d'une motion de censure. Se sentant menacé, Sébastien Lecornu a donc opté pour une retraite stratégique.
Au sein même de l'exécutif, on reconnaît un certain amateurisme dans la gestion de ce dossier. « Il y a eu de la part du gouvernement un défaut d'anticipation des réactions à gauche et du côté des organisations syndicales. Ce n'est pas une bonne séquence. L'agenda du gouvernement se retrouve dominé par les crises, donc vous ne pouvez pas vous permettre d'avoir des petits incendies qui vous échappent », admet un ministre. Cette situation place Lecornu dans une impasse, où il semble paralysé par les tensions politiques.
Un agenda gouvernemental parasité par les crises
Sébastien Lecornu souhaitait pourtant reprendre l'initiative après les élections municipales pour mettre en œuvre ses priorités, telles que le logement, l'énergie, les dépenses militaires et la décentralisation. Cependant, peu de ces projets ont marqué l'opinion publique, à l'exception de la hausse des prix à la pompe, qui a replongé l'exécutif dans une gestion de crise permanente.
Pire encore, certaines réformes sont au point mort, comme le projet d'allocation sociale unique, une promesse ancienne d'Emmanuel Macron sans cesse reportée. « Nous avons comme une impression de creux gouvernemental, observe un éminent député socialiste. Sébastien Lecornu se retrouve parasité par l'agenda parlementaire, en donnant le sentiment d'être tétanisé. Il recule sur le 1er mai parce qu'il se dit que si le PS vote une motion de censure, même si elle n'est pas adoptée, ça complique la possibilité de rouvrir une discussion budgétaire. Il craint de se fâcher avec son ami Olivier Faure ! »
Des divisions internes exposées au grand jour
En cédant à la gauche, Sébastien Lecornu inquiète ses propres troupes, qui redoutent que le Parti socialiste ne monte les enchères et ne brandisse la menace d'un renversement du gouvernement au moindre désaccord pour obtenir des concessions. « Dans cette configuration, Lecornu ne peut rien faire. Des socialistes vont vouloir montrer aux Insoumis qu'ils sont vraiment de gauche en appuyant sur le bouton de la censure. Si Lecornu commence à bouger pour toucher à quelques totems, les députés vont le dégommer », anticipe un cadre socialiste.
Ces divisions au sein de la majorité ont été mises en lumière lors de l'adoption de la loi sur la simplification de la vie économique, qui inclut la suppression des ZFE (zones à faibles émissions). Une ligne rouge pour une partie des députés Renaissance, dont un tiers a voté contre. Le Premier ministre risque également d'être affaibli par des propositions de loi portées par des parlementaires Renaissance, comme celle sur la rétention administrative des criminels étrangers, opposée par la gauche, ou celle sur la lutte contre les formes renouvelées d'antisémitisme, critiquée par le MoDem.
Une identité politique brouillée et un manque de vision
« C'est lamentable ! La gauche et les syndicats tiennent le gouvernement par les couilles ! », s'indigne le député Renaissance Guillaume Kasbarian sur Sud Radio. « Le gouvernement donne du pouvoir à la gauche », regrette un autre député du bloc central. Cette situation brouille l'identité politique de Sébastien Lecornu, pourtant connu comme un homme de droite classique. « C'est difficile de faire d'un supplétif des socialistes l'incarnation de la droite. Lecornu a noyé son discours dans les compromis avec le PS », raillait récemment un ancien député macroniste.
« Sébastien Lecornu n'est pas aidé par ses amis », constatent les socialistes. « On est nombreux à penser que le gouvernement se cache derrière son petit doigt et ne défend pas des textes qu'il devrait lui-même porter, sur le travail ou sur l'antisémitisme. Il y a un vrai problème de portage politique », déplore un député Horizon. Dans une Assemblée morcelée et sans majorité claire, où de nombreux députés ignorent même le nom de certains ministres, les élus se sentent plus libres de déposer des propositions de loi, mais sans procédure accélérée, leurs chances de succès sont minces.
Une stratégie de survie plutôt que de réforme
« Le problème, c'est que les groupes politiques ont plus de marges de manœuvre pour porter des combats idéologiques. Alors qu'au gouvernement, nous devons sans arrêt trouver des points d'équilibre. Il y a donc comme une disjonction entre le gouvernement et le Parlement », explique le ministre cité précédemment. En l'absence de grandes réformes, Sébastien Lecornu devrait faire adopter sans encombre la loi de programmation militaire et la loi d'urgence agricole. « Mais ce sera de l'eau froide », regrette un député Horizon, qui peine à discerner une ligne idéologique claire de l'exécutif. « La seule ligne du gouvernement, c'est de durer », résume-t-il.
« Il faut du souffle, pas que de la gestion des affaires courantes ! », s'impatiente un député Renaissance, las d'examiner des textes sans ambition et presque détaché des débats au Palais-Bourbon. « Beaucoup sont dans les limbes, observe un collaborateur parlementaire. Ils n'ont plus rien à faire ! Ils peuvent brûler des cierges dans les églises ! Il faut arrêter de se mentir : il n'y aura plus rien de structurant avant la présidentielle. » Un constat qui rappelle les mots d'Édouard Philippe, heureux de ne plus être le paratonnerre du président et d'éviter une fin de quinquennat sans direction.



