Chaque difficulté des grands projets industriels franco-allemands, comme l'échec du Système de combat aérien du futur, provoque à Paris et à Berlin le même réflexe : attribuer la faute à la mésentente supposée entre le président de la République et le chancelier allemand. Cette lecture est aussi erronée que réductrice, selon Jérémie Gallon, essayiste et spécialiste des relations internationales. Elle repose sur l'illusion romantique que la relation la plus structurante du continent européen dépendrait des affinités électives de deux individus. Or, c'est ignorer les leçons de l'Histoire et condamner l'axe franco-allemand à une dangereuse intermittence stratégique.
Un diagnostic qui dépasse les personnalités
Certes, l'alchimie personnelle a parfois accéléré l'histoire. L'image d'Helmut Kohl et François Mitterrand main dans la main à Verdun en 1984, ou la complicité intellectuelle entre Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt, ont marqué la dimension symbolique du tandem. Mais ces hommes, qui avaient vécu la guerre, savaient que la réconciliation est une affaire d'institutions et de structures qui dépasse les égos. Quels qu'aient été leurs différends doctrinaux sur l'Otan ou l'Ostpolitik, ils comprenaient que le tête-à-tête franco-allemand exige des racines plus profondes que le destin transitoire de ses dirigeants.
Une érosion culturelle et linguistique inquiétante
Depuis les années 1990, le tissu qui unissait les deux nations s'est dramatiquement distendu. Le délitement est d'abord culturel et linguistique. En France, l'apprentissage de l'allemand s'est effondré : moins de 15 % des élèves du secondaire l'étudient, tandis que le français subit un sort analogue outre-Rhin. Au sein des parlements, la relève de figures biculturelles respectées comme Wolfgang Schäuble n'a pas été assurée. Les initiatives comme les Rencontres d'Évian, forum informel réunissant les grands dirigeants économiques des deux rives du Rhin, font figure d'exception, mais confirment la règle : si le dialogue persiste au sommet des multinationales, les liens entre les écosystèmes d'ETI et de PME se distendent.
Des liens économiques et institutionnels distendus
Les jumelages s'essoufflent, et l'histoire industrielle récente – déboires chroniques de l'A400M ou blocages actuels de l'Eurodrone – rappelle que la seule volonté politique ne suffit pas quand les cultures techniques et les intérêts commerciaux divergent. Parallèlement, les Conseils des ministres franco-allemands se sont transformés en grandes-messes bureaucratiques semestrielles, souvent sans suivi opérationnel. Pour retrouver une utilité, ce format devrait devenir un organe de travail mensuel, axé sur la résolution des contentieux réels, selon Gallon.
Un rééquilibrage des puissances en Europe
Ce dépérissement des réseaux d'influence survient alors que l'équilibre des puissances en Europe subit une modification tectonique. Le pacte implicite de l'après-guerre froide – à l'Allemagne le leadership économique, à la France le primat militaire et diplomatique – a vécu. La France paie le prix de sa désindustrialisation et d'un laisser-aller budgétaire chronique qui entament sa crédibilité à Berlin. Sous l'effet de la guerre en Ukraine et des tensions transatlantiques, l'Allemagne opère sa Zeitenwende. Le déblocage d'un fonds spécial de 100 milliards d'euros sur cinq ans pour la Bundeswehr, ajouté à un budget annuel de 82 milliards d'euros, loin devant l'enveloppe française de 57 milliards, remet en question la primauté militaire conventionnelle de la France au sein de l'UE.
Des discours démagogiques réapparaissent
Face à ce double décrochage, des réflexes inquiétants réapparaissent. De part et d'autre du Rhin, des discours démagogiques imputent les insuffisances nationales au comportement du voisin. À Paris, on fustige une Europe germanisée et soumise aux diktats de Berlin ; à Berlin, on instrumentalise les dérives budgétaires françaises pour disqualifier toute vision stratégique venue de Paris, ravalée au rang d'illusion d'une puissance en déclin.
La nécessité de sanctuariser le tandem
Il est urgent de purger la relation franco-allemande de son immaturité émotionnelle, écrit Gallon. « Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d’attendre tous les cinq ans la naissance hypothétique d’un nouveau couple à l’Élysée et à la Chancellerie. » Il faut renforcer les liens directs entre entreprises, élus locaux, administrations et sociétés civiles, afin de bâtir une infrastructure relationnelle imperméable aux vicissitudes électorales. En clair, structurer un axe franco-allemand capable de résister à des chocs politiques majeurs, comme l'accession de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon à l'Élysée, ou de l'AfD à la Chancellerie. À l'heure où les recompositions géopolitiques imposent à la France de nouer des alliances fortes avec la Pologne, l'Italie et le Royaume-Uni, l'entente avec l'Allemagne n'est plus une condition suffisante pour diriger l'Europe, mais elle demeure indispensable. Trop importante pour être abandonnée aux humeurs de deux individus.



