Dans un entretien accordé à Midi Libre, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, dresse un tableau alarmant de la menace russe. Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année, il affirme que la Russie représente un danger direct pour la France, l'Union européenne et l'Otan. Il illustre ses propos par des exemples précis d'agressions hybrides et militaires.
La situation en Ukraine : difficile mais pas désespérée
Interrogé sur la situation sur le front ukrainien, Sébastien Lecornu reconnaît qu'elle est difficile. « La ligne de front se fige dans la durée », explique-t-il. Les Ukrainiens ont réussi à repousser l'armée russe dès le début du conflit, mais la contre-offensive n'a pas fonctionné comme espéré. Cependant, les Russes ne reprennent pas l'avantage. Depuis le 1er janvier, la ligne de front n'a bougé que sur une surface équivalente au département des Hauts-de-Seine. La posture russe est désormais défensive, avec des frappes dans la profondeur visant des infrastructures civiles. L'arrivée de la raspoutitsa, la fonte des neiges, rendra les initiatives terrestres difficiles.
L'Ukraine peut-elle perdre la guerre ?
Le ministre refuse de se prononcer sur une possible défaite ukrainienne. « Tous ceux qui se sont risqués à des pronostics depuis le début de la guerre se sont trompés », rappelle-t-il. Personne n'imaginait que l'Ukraine mettrait en échec l'armée russe. « L'Ukraine peut tenir si elle est soutenue », insiste-t-il, car pour la sécurité collective des Européens et des Français, « la Russie ne peut, ni ne doit gagner cette guerre ».
Le soutien de la France : des livraisons concrètes et durables
La France s'engage dans la durée. « Tout ce qui est promis est livré », affirme Lecornu. Les secteurs d'intervention sont l'artillerie, la défense sol-air et l'innovation, avec des drones kamikazes prochainement livrés. En 2024, Nexter produira 78 canons Caesar pour l'Ukraine, soit deux fois plus qu'avant. Concernant le classement du Kiel Institute qui place la France au 15e rang des contributeurs, le ministre conteste la méthodologie : « Il est établi sur la base de ce qui est déclaré, pas de ce qui est livré. Si on prend en compte les livraisons réelles, la France figurerait dans les cinq premiers. »
La production d'obus et la souveraineté industrielle
Interrogé sur la promesse d'un million d'obus à l'Ukraine d'ici mars, Lecornu indique que Thierry Breton y travaille. Il souligne deux enjeux : la capacité de production et l'accès aux matières premières, notamment la poudre. « Pendant plus de vingt ans, les diminutions des crédits ont conduit à des pertes de capacités industrielles », regrette-t-il. La reconstruction est en cours : le mois prochain, la première pierre d'une nouvelle usine de poudre à Bergerac sera posée, permettant de produire 150 000 obus par an et créant 150 emplois. « La France va retrouver sa pleine souveraineté dans ce domaine. »
Et si Trump revient ? L'Europe doit prendre ses responsabilités
Le ministre refuse la « politique-fiction » mais rappelle que les Européens attendent trop des États-Unis. « L'une des forces du général de Gaulle a toujours été de considérer que nous devions être davantage autonomes. » Les Européens doivent assumer leurs responsabilités et prendre plus de risques pour Kiev, car des pays comme la Pologne, les pays baltes ou la Moldavie pourraient être impactés. « L'Europe n'est plus complètement au centre du monde », note-t-il, évoquant le Proche-Orient et Taïwan. « Il faut être au rendez-vous pour tenir notre rang. »
L'agressivité russe : des actions hybrides et militaires
La Russie, tenue en échec en Ukraine, utilise d'autres moyens d'action. « Des patrouilles d'avions et des bateaux de l'armée française ont été pris à partie par l'armée russe, avec des tentatives de prise de contrôle », révèle Lecornu. Ce niveau d'agressivité n'existait pas avant. S'ajoutent les cyberattaques, les manipulations de l'information, comme le faux charnier de Gossi au Mali ou les étoiles de David peintes à Paris. « C'est une stratégie hybride, sournoise, agressive, qui peut avoir un impact sur notre sécurité », prévient-il.
La défense européenne et la LPM
Le ministre se dit attaché à l'armée française mais favorable à des coopérations européennes, comme les patrouilles en mer Rouge. Il évoque une adaptation de la Loi de programmation militaire (LPM) pour intégrer les sauts technologiques (IA, quantique, espace). L'intelligence artificielle sera utilisée dans les états-majors, les planifications et sur le champ de bataille, par exemple sur les canons Caesar pour mieux viser et économiser les munitions.
Les économies budgétaires
Un décret acte 10 milliards d'euros d'économies pour le gouvernement. Pour la Défense, cela représente une centaine de millions d'euros, essentiellement sur la masse salariale. « Les crédits du ministère augmentent de trois milliards par an, ils auront doublé entre 2017 et 2030 pour atteindre 68 milliards », précise Lecornu. Il veille à ce que cette hausse serve à se réarmer, pas à des dépenses inutiles.



