Le futur porte-avions français baptisé "France Libre" : un choix symbolique et pédagogique
Porte-avions "France Libre" : un choix symbolique d'Emmanuel Macron

Le baptême surprise du futur géant des mers français

Les noms de baptême des bâtiments militaires français font traditionnellement l'objet de vifs débats et commentaires. Celui attribué au futur porte-avions de nouvelle génération, qui doit entrer en service en 2038, ne déroge pas à cette règle. "France Libre", le nom choisi par Emmanuel Macron et dévoilé le 18 mars sur le site de Naval Group à Indret près de Nantes, a surpris de nombreux observateurs et spécialistes de la défense.

Une rupture avec la tradition des grands noms historiques

Beaucoup s'attendaient à ce que ce géant des mers de 310 mètres de long déplaçant 77 000 tonnes emprunte, comme ses prédécesseurs Clemenceau, Foch et Charles de Gaulle, un grand nom de l'histoire politique ou militaire française. Comme à son habitude, le président de la République a créé la surprise en rompant avec cette tradition, tout en s'inscrivant dans la filiation du général de Gaulle, fondateur du mouvement de résistance "La France libre" pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dans une interview exclusive au Point, l'historien Sébastien Albertelli, spécialiste reconnu de cette période, analyse ce choix présidentiel. "La filiation relève effectivement de l'évidence historique", explique-t-il, tout en soulignant que "les Français perçoivent peut-être davantage de Gaulle comme un responsable politique ayant gouverné jusqu'en 1969 que comme le leader d'un mouvement appelé 'La France libre'".

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Un nom qui nécessite une pédagogie historique

L'historien constate régulièrement une certaine confusion dans la mémoire collective française : "Le mouvement France libre ne parle pas immédiatement à tous les Français et n'est pas toujours associé à l'épopée de la Seconde Guerre mondiale. On le confond parfois avec la 'zone libre', c'est-à-dire l'exact opposé à savoir la France dirigée par Vichy".

Pour Sébastien Albertelli, le choix d'Emmanuel Macron, bien qu'il suscite interrogations et commentaires, représente finalement "une bonne chose, car cela permet de faire preuve de pédagogie sur ce qu'était la France libre et sur ce qu'elle a apporté à notre histoire".

Un symbole collectif plutôt qu'individuel

Le spécialiste souligne un aspect particulièrement intéressant de ce baptême : "En préférant France Libre à Jean Moulin, Richelieu ou Jeanne d'Arc, on prend de la hauteur. On choisit ainsi de mettre en avant une phase précise et un élan collectif de l'histoire de France".

Il rappelle également que "la France libre figure comme l'un de nos héritages positifs, alors que le passé de la France fait l'objet de batailles perpétuelles". Comme l'avait souligné Jacques Chirac dans son discours du Vel d'Hiv en 1995, notre récit national comporte des pages dont nous n'avons aucune raison d'être fiers, et d'autres qui forcent l'admiration. La France libre appartient incontestablement à ces dernières.

Un message géopolitique à double tranchant

Le nom d'un porte-avions constitue toujours un message envoyé au reste du monde, aux alliés comme aux adversaires potentiels. Or, "il n'est pas certain que ce nom n'éveille que de bons souvenirs pour nos alliés", nuance l'historien.

Il rappelle que "les relations entre la France libre, Winston Churchill, alors Premier ministre britannique, et surtout Franklin D. Roosevelt, président des États-Unis, ont été extrêmement difficiles". Pour certains alliés de l'époque, la France libre représentait "le petit village gaulois casse-pieds qui résiste, celui qui refuse de s'avouer vaincu, sans avoir les moyens pour autant de changer seul la face de la guerre".

De Gaulle et les Français libres étaient particulièrement exigeants, très attachés au respect dû à la France alors que leur contribution militaire concrète restait extrêmement faible. Pourtant, comme le souligne une expression célèbre, "de Gaulle a fait monter la France en première classe avec un billet de seconde classe".

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L'affirmation d'une souveraineté française renouvelée

Pour Sébastien Albertelli, le choix de ce nom pour un porte-avions, emblème de la Marine nationale, traduit une vision contemporaine du monde : "La France libre, c'est l'affirmation de la souveraineté face au régime de Vichy, inféodé à une puissance étrangère. Cette souveraineté, le général de Gaulle la revendique aussi face aux Alliés".

Aujourd'hui, "le besoin de réaffirmer cette souveraineté est réel, que ce soit vis-à-vis d'adversaires futurs ou face au changement d'attitude géopolitique des États-Unis". Le choix du nom "France Libre" pour le futur porte-avions souligne ainsi "la volonté d'affirmer son indépendance envers tout le monde : alliés comme adversaires potentiels".

Ce baptême, qui interviendra dans plusieurs années, promet donc de continuer à alimenter les débats sur notre histoire, notre mémoire collective et notre place dans le monde contemporain. Il représente à la fois un hommage au passé et un message pour l'avenir, dans un contexte international de plus en plus complexe et incertain.