L214 et Coquerel : le poulet, la malbouffe et l'hypocrisie politique
L214 et Coquerel : le poulet, la malbouffe et l'hypocrisie

Le 11 juin 2019, l'association L214 dénonçait, images clandestines à l'appui, les conditions de vie « dramatiques » d'un élevage de 50 000 poulets de la marque Duc dans l'Yonne. Éric Coquerel, ulcéré, adressait alors au ministre de l'Agriculture une question ravageuse : « Les poulets ont besoin de lumière naturelle, d'espace pour déployer leurs ailes, d'un air sain, d'une litière propre, d'un accès à l'extérieur », s'insurgeait le député. Quand le gouvernement mettra-t-il enfin en œuvre « une densité maximale de 30 kg par mètre carré dans les élevages » ?

La colère de LFI contre les élevages concentrationnaires

Cette sainte colère semblait alors cohérente avec le programme de La France insoumise, qui promet d'« interdire et fermer au plus vite » ces « élevages concentrationnaires » aux « cadences démentielles », symboles d'un « modèle productiviste délétère pour les animaux, mais aussi pour les hommes et les femmes qui y travaillent ». L'élevage en cage devait être interdit dès 2025, tonnait le député, et ces normes imposées à tous les produits importés. Pendant des mois, les élus Insoumis ont fait la chasse aux enseignes osant commercialiser ces « poulets de la honte ».

Sept ans plus tard : le même homme, une position différente

Sept ans plus tard, sur un trottoir de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le même Éric Coquerel se filme, rage intacte, devant une enseigne Master Poulet, dont le maire de la ville, le socialiste Karim Bouamrane, a bloqué l'accès avec d'énormes pots de fleurs. Ce restaurant de poulet halal à emporter, surfant sur la mode des fast-foods de volaille bon marché (Chicken Street, Chicken Spot, Maxin Chicken, PSK Chicken, Tasty Crousty…), coche toutes les (mauvaises) cases, important massivement 10 000 tonnes de volailles par an depuis des fermes usines où s'entassent plus de 2 millions d'animaux, dans des conditions jamais vues en France.

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Imports massifs et traçabilité nébuleuse

Imports massifs, volumes industriels, traçabilité nébuleuse… Et alors ?, s'emporte Éric Coquerel, dans un numéro de voltige intellectuelle particulièrement audacieux. « Si on aime ou pas ces poulets, c'est vraiment pas le sujet, ce magasin a le droit d'ouvrir », tonne le député Insoumis. Qu'on fiche la paix à cette enseigne bradant, dans sa cinquantaine de boutiques, des pilons à 1 euro et des poulets entiers à 7,50 euros. Karim Bouamrane « parle de malbouffe ? Nous, on dénonce la volonté de gentrification ». Le spectacle est savoureux. Le poulet, beaucoup moins.

Combat de coqs et mépris de classe

On pourrait sourire de ce combat de coqs – l'un socialiste, l'autre Insoumis, se disputant le fief de Saint-Ouen à coups de symboles douteux. Le premier brandit la malbouffe, dont il faudrait tout de même protéger la jeunesse. « Ce n'est pas du poulet, c'est du peuple ! » lui répond l'autre en substance, pas gêné pour deux sous de flatter si grossièrement une « clientèle » dont on comprend que, selon lui, elle se ficherait comme d'une guigne de la condition des travailleurs étrangers comme du bien-être animal. Ce « peuple » fantasmé par Éric Coquerel veut de la protéine halal et graisseuse à pas cher ? Qu'on la lui donne !

On pourrait également sourire d'un mépris de classe assumé avec une telle candeur – car l'élite LFIste (hors des « quartiers populaires » et conscientisée, elle) continue d'exiger, dans le même temps, la fermeture des élevages, et multiplie les recours contre l'ouverture de nouveaux poulaillers en France. La « gentrification » imposée à l'ensemble de la population ne saurait l'être aux jeunes clients du Master Poulet de Saint-Ouen issus de l'immigration – qui pourront bien se contenter de junk food, LFI s'en fait un point d'honneur.

Les producteurs français sacrifiés

On pourrait en sourire, si cette querelle de basse-cour ne se faisait sur le dos des agriculteurs, et de la sécurité alimentaire nationale. Car si la consommation de poulet a explosé ces dernières années, la production domestique stagne. Plus de 70 % du poulet servi en restauration hors foyer en France vient aujourd'hui de l'étranger, élevé dans des conditions que le programme LFI juge inacceptables.

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D'où vient ce poulet ?

D'où, exactement ? On l'ignore… Master Poulet assure se fournir « principalement en Europe », auprès de fermes usines de Pologne ou d'Espagne. Peut-être. « Un filet de poulet ukrainien ou brésilien peut entrer dans un atelier de découpe néerlandais ou slovaque, y être décongelé ou salé, et ressortir estampillé “produit dans l'Union européenne” », alerte Jean-Michel Schaeffer, à la tête d'Anvol (l'interprofession de la volaille de chair). Et la loi européenne n'impose aucun étiquetage d'origine dans la restauration.

La part des importations extra-européennes, elle, ne cesse de croître – elle a atteint l'an dernier près de 900 000 tonnes. « 20 % des blancs de poulet consommés viennent aujourd'hui de l'extérieur de l'Europe », estime Anvol. De Thaïlande, du Brésil, d'Ukraine… et aujourd'hui de Chine, dont les exportations vers l'Europe ont été multipliées par cinq depuis 2020 – elles ont atteint un record de 108 000 tonnes en 2025, selon le dernier bilan du département américain de l'Agriculture.

Des contrôles insuffisants

En février dernier, un audit de la Direction générale de la santé de la Commission européenne, conduit dans les abattoirs chinois exportant vers l'Union, concluait que les contrôles officiels « ne peuvent pas fournir de garanties satisfaisantes » sur la santé publique et le bien-être animal. Équipements d'étourdissement non conformes aux normes européennes, animaux arrivés vivants à la saignée, traçabilité inexistante…

À Saint-Ouen, les élus LFI n'en soufflent mot. Leurs collègues non plus. Et si McDonald's s'approvisionne aujourd'hui à 75 % en poulet français, nul ne semble se soucier d'exiger les mêmes approvisionnements des nouvelles enseignes… Ni réfléchir aux politiques qui pourraient rendre le poulet français économiquement accessible, plutôt que de défendre alternativement les éleveurs, et les enseignes qui les coulent. Au gré des clientèles politiques à séduire…