Un secret de famille révélé par une photo de 1912
Un secret de famille révélé par une photo de 1912

En mars 2021, une photo en noir et blanc dénichée dans un vieil album à Blois, dans le Loir-et-Cher, a bouleversé une famille. Sur ce cliché daté de 1912, on aperçoit Joséphine Boisjot entourée de quatre garçons. Or, la famille ne connaissait que trois fils : Firmin, Louis et Victor. Le quatrième, un petit garçon d'environ 10 ans à l'air renfrogné, était un mystère. Tony Neulat, généalogiste parisien, a mené l'enquête et découvert un secret enfoui depuis presque cent ans.

Le mystère de l'enfant en trop

« Il y avait un enfant en trop, c'était étonnant », retrace Tony Neulat, quadragénaire parisien. Sa femme, Claire, est la descendante de cette famille. « J'avais l'impression de connaître ma famille. Avec ma grand-mère, on parlait toujours beaucoup de leurs oncles et tantes. Je n'ai jamais entendu parler de cet autre fils », confie-t-elle. De la fratrie, elle connaissait Firmin, Louis et Victor, ainsi que Jean, né en 1916, bien après la photo. « J'allais souvent chez l'oncle Jean, se rappelle Claire. Il m'a appris des choses sur Firmin, Louis ou Victor, le papa de ma grand-mère. » Mais jamais un mot sur cet autre frère, pourtant connu pendant onze ans par Jean.

Tony Neulat, passionné de généalogie depuis l'adolescence, a commencé à retracer l'arbre de sa femme après avoir remonté le sien jusqu'au XVIe siècle. En mars 2021, il part à la rencontre de proches pour chercher des photos et mettre des visages sur les noms. À Blois, chez une grand-tante, il tombe sur cette photo. Face au mystère, il pose des questions et perçoit un malaise. « Un silence s'installe. Les réponses sont un peu bégayantes », raconte-t-il. Les versions divergent : « On m'a dit "un d'entre eux a fauté pendant la guerre 14-18, il était déserteur, alors on n'en parlait plus". Une autre : "Non, il s'est suicidé". Ou "c'était tellement la honte dans la famille qu'on a supprimé son acte d'état civil". » Mais le généalogiste sait que cela est impossible.

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Un fait divers violent révélé par les archives

Pour Tony Neulat, l'absence de précisions, même sur le prénom, prouve un secret de famille. « Il y a eu volontairement des non-dits pour qu'on soit aussi peu précis sur le sujet », affirme-t-il. En une journée, grâce aux archives en ligne du site Geneanet, dont il est directeur marketing, il tape le nom Boisjot. « Une chance, car c'est un nom assez rare », dit-il. Il découvre un fait divers ayant fait la une des journaux en septembre 1927. « Après avoir abattu son rival et tiré sur les gendarmes, un jeune homme se fait sauter la cervelle », titre Le Phare de la Loire le 16 septembre. D'autres journaux en font écho : L'Égalité de Roubaix-Tourcoing, L'Indépendant des Basses-Pyrénées, Le Rappel du Morbihan, Le Matin.

L'enfant de la photo, alors âgé de 24 ans, est présenté comme amoureux d'une domestique, Jeanne Aubard, 13 ans, pupille de l'assistance publique. Il est convaincu qu'Émile Levroux, un autre domestique de 18 ans, est son rival. Un jour où ses parents sont au marché, il boit plusieurs litres de vin, se saisit d'un fusil et part vers le champ où travaillent les domestiques. Jeanne tente de l'arrêter, mais il la menace. Il tire deux coups de fusil, touchant Émile dans le dos, puis le mord au visage. « Ce qui est frustrant, c'est qu'on ne sait pas au final ce qu'il advient du domestique, s'il a survécu à ses blessures », complète Tony.

Le suicide de Julien et l'omerta familiale

Les gendarmes arrivent, ainsi que les parents de Julien. Sa mère, Joséphine, tente de le raisonner, mais il tire sur un gendarme sans le toucher. Le gendarme dit : « Je dépose mon mousqueton, pose ton fusil », rapporte Le Phare de la Loire. Julien répond : « Non, tue-moi », puis « puisque tu ne veux pas me tuer, je vais me tuer moi-même. » Il se suicide. Une vérification sur les archives départementales de l'Indre confirme l'existence de Julien dans la famille.

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« Je comprends que la famille ait voulu oublier ce moment douloureux, qui est arrivé chez eux. C'est un drame terrible », réagit Tony Neulat. Il a parlé de ses découvertes aux aînés, qui n'ont pas été surpris : « J'ai entendu : "Ah oui, ça me dit quelque chose. L'histoire du fusil…" C'est toujours délicat de savoir quelle est la part de ce que les gens ne savent pas ou occultent volontairement. » Claire, elle, n'a jamais osé parler de cette histoire « dingue » avec ses proches. L'omerta familiale, qui est allée jusqu'à nier l'existence d'une personne, demeure « rude ». Elle a préféré respecter leur choix. « Je ne veux pas forcer, je n'ai pas envie de les braquer », dit-elle. Une pudeur qui laisse vivre ce secret de famille.