Poutine et son clan : le système de corruption dévoilé par une enquête
Poutine : la fortune cachée du maître du Kremlin

Voilà 26 ans que Vladimir Poutine a mis son pays en coupe réglée, dirigeant la Russie comme un véritable potentat. Réseau mafieux, passe-droits, pourcentages sur les marchés, hommes de paille et placements dans une myriade de paradis fiscaux : tout est bon pour détourner une partie des richesses nationales à son profit et celui de son clan. C’est ce que démontre avec précision le grand reporter Vincent Jauvert, ancien chef du service étranger du Nouvel Obs, qui enquête sur Poutine depuis plus de vingt ans.

La fortune de Vladimir Poutine : un secret bien gardé

Interrogé par Le Point, Vincent Jauvert explique que la fortune de Poutine est le secret le mieux gardé de Russie. Officiellement, les revenus et le patrimoine du président russe sont ceux d’un cadre supérieur : il touche un salaire de 10 000 euros par mois et possède un appartement de 77 m² à Saint-Pétersbourg ainsi qu’une petite voiture. Mais la réalité est tout autre : via de multiples hommes de paille, des cousins et des amis d’enfance, le magot du patron du Kremlin s’élèverait à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Les Panama Papers ont ainsi révélé que son ami d’enfance et témoin de mariage, le violoncelliste Sergueï Roldouguine, possède 2 milliards de dollars sur plusieurs comptes offshore. De toute évidence, le musicien n’a pu accumuler une telle somme par sa carrière. Il servirait de paravent pour récupérer, entre autres, une partie des recettes publicitaires des télévisions russes.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

200 milliards : un chiffre exagéré ?

Le chiffre de 200 milliards de dollars circule régulièrement, mais Vincent Jauvert le juge sans doute très exagéré. Il est fort probable qu’au fur et à mesure des révélations, notamment les Panama Papers, les financiers de Poutine aient mis en place des circuits d’évasion de plus en plus sophistiqués et diversifiés qui n’ont pas encore été découverts.

De fortes sommes d’argent sont placées sur des comptes offshore, mais Poutine possède également des paquets d’actions d’entreprises russes, en particulier Gunvor, la principale société d’exportation de pétrole dont le fondateur est un ami de 40 ans. Il est aussi à la tête de luxueuses propriétés, dont son célèbre palais au bord de la mer Noire. L’opposant aujourd’hui décédé Alexeï Navalny a estimé à 1,4 milliard de dollars cette immense propriété qui comprend un mini-casino, une discothèque, plusieurs héliports, des piscines, une patinoire souterraine et des vignobles. Sans oublier plusieurs yachts parmi les plus grands du monde, dont le Sheherazade, évalué à 700 millions de dollars.

Le pacte des 35 %

Dans son livre, Vincent Jauvert surnomme Poutine « Monsieur 35 % ». Dès les premiers mois de sa présidence, Poutine propose un pacte de corruption à deux de ses comparses de Saint-Pétersbourg, dont il a été l’adjoint au maire au début des années 1990. Ces hommes vendent du matériel médical ; le nouveau chef du Kremlin leur octroie des marchés en échange d’une commission de 35 % du chiffre d’affaires, versée sur le compte d’une société luxembourgeoise, Lirus, dont Poutine est secrètement propriétaire à 90 %. C’est l’un de ses complices, Sergueï Kolesnikov, qui, dégoûté par cette magouille, l’a révélée à plusieurs médias avant de disparaître par peur des représailles.

Ce système mafieux est ensuite développé à grande échelle, transformant la Russie en régime kleptocrate. Poutine l’impose à l’ensemble de l’économie russe : les patrons des grandes entreprises du pays doivent régulièrement payer leur écot, soit par des versements sur des comptes offshore, soit par des cadeaux au président lui-même ou à des membres de sa famille, officielle ou non. Des biens immobiliers ou des yachts, dont le clan semble raffoler.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

La famille comblée

Tous les membres de la famille sont gâtés. Son ex-femme Lioudmila, qui s’est remariée, a reçu un immeuble près du Kremlin, une propriété dans la banlieue ultra-chic de Moscou et une villa près de Biarritz (saisie après l’invasion de l’Ukraine). À sa compagne actuelle, la gymnaste Alina Kabaeva, il a fait don d’un gigantesque appartement à Sotchi. Son ex-gendre, Kirill Chamalov, fils de l’un des deux hommes d’affaires avec lequel le président a monté le pacte des 35 %, a reçu juste après son mariage avec l’une de ses filles, Katerina, l’équivalent de 2 milliards de dollars en actions de la société Sibur, elle-même propriété d’un autre ami du président. À 30 ans, Kirill est ainsi devenu le plus jeune milliardaire russe. Après leur divorce, il a dû rendre une partie de cette dot, et Katerina aurait obtenu une « indemnité » de 600 millions de dollars.

Les Russes au courant ?

Une grande partie des Russes est au courant de cette corruption massive. Les vidéos d’Alexeï Navalny présentant les palais et yachts de Poutine et de son clan ont été vues des dizaines de millions de fois en Russie. Leur mise en ligne a même parfois provoqué des vagues de manifestations. Jusqu’à présent, les Russes semblaient penser que le pacte implicite qui les lie au clan Poutine était respecté : à savoir, les dirigeants s’enrichissent, mais laissent des miettes conséquentes au peuple. Or, depuis quelques mois, avec l’inflation galopante, les taux d’intérêts élevés, les coupures d’Internet et les centaines de milliers de morts en Ukraine, le peuple se sent floué, et le mécontentement commence à devenir visible.

La peur de tout perdre

Son immense fortune rend Poutine paranoïaque. Il craint de tout perdre du jour au lendemain en cas de révolution de palais. Ces dernières décennies, beaucoup d’autocrates renversés ont perdu une grande partie de leur fortune accumulée pendant leur règne. Quelques-uns, comme Kadhafi, Saddam Hussein ou récemment Khamenei, ont même perdu la vie. Cette double perspective terrorise Poutine, dont l’obsession est de garder le pouvoir afin de conserver ses biens… et sa vie.

À lire : Kremlin confidentiel, par Vincent Jauvert, éditions Albin Michel, 22,90 euros.