Photos de vacances : 78% des femmes déçues par leur conjoint
Photos de vacances : 78% des femmes déçues par leur conjoint

Barcelone, automne 2022. Devant la Sagrada Familia, Paola demande à son conjoint de la photographier devant le célèbre édifice. Une tentative aussi incomplète que l’église. « Tu es nul, j’aurais dû prendre un trépied », lance-t-elle à son copain devant le piteux résultat. La scène, qui a marqué le couple — « on s’est boudé une longue heure » — fera date. Il s’agissait d’une de leurs premières disputes, mais aussi de la dernière fois que Paola a demandé à son cher et tendre de la prendre en photo. « Ça ne sert à rien, il est mauvais. Maintenant, je demande uniquement à des femmes, et jeunes. »

Cette scène, des millions de couples l’ont vécue. Photos mal cadrées, floues, angle douteux, yeux fermés, jambes coupées… amenant un désespoir féminin devant le conjoint incompétent, tandis que ce dernier se plaint dans un rôle à mi-chemin entre l’artiste incompris et l’esclave exploité. La mauvaise photo est devenue une dispute récurrente en vacances, au même titre que le gel douche oublié à la maison ou le choix du restaurant.

Une étude confirme la tension

Selon une étude Instagram Husband, menée fin mai auprès de plus de 1 000 jeunes Français en couple, neuf hommes sur dix reconnaissent qu’être chargé de prendre les photos de leur partenaire génère au moins une frustration ou une tension. Côté féminin, 78 % des femmes ont déjà été déçues ou frustrées par une photo d’elles prise par leur conjoint et 52 % ont été jusqu’à lui reprocher ouvertement.

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Premier facteur d’explication, « les hommes portent moins de considérations aux photos et pensent beaucoup moins à prendre », explique Johanna Dagorn, sociologue du genre et de l’espace urbain. Elle rappelle les nombreux travaux sur l’absence des mères des photos de famille… car elles sont derrière l’appareil au moment du shoot. L’étude Instagram Husband le montre également : 60 % des femmes déclarent photographier le plus souvent leur partenaire, contre seulement 32 % des hommes disant faire de même.

Angle de vue et temps d’attention

« Puisqu’ils se sentent souvent contraints, les hommes réalisent la tâche sans enthousiasme, ils n’y mettent pas beaucoup d’implication », analyse la sociologue. Une désinvolture coupable pour Mathilde : « Il va prendre le téléphone, shooter automatiquement, sans cadrer, sans mise au point, sans même voir si le téléphone est droit. Du coup, forcément, en se concentrant à peine deux millièmes de seconde, la photo sera moche. » Son copain se défend : « Cela ne lui va jamais. » Preuve en est, « 74 % des femmes demandent à leur partenaire de reprendre plusieurs clichés avant d’obtenir une photo publiable. » 61 % d’entre elles considèrent prendre des meilleures photos que leur compagnon.

Quelques explications scientifiques abondent le propos. Une étude Men and women explore the visual world differently de l’université de Bristol en 2012 montrait que les femmes regardaient plus longtemps des zones plus variées d’une photographie, s’attardant plus sur les détails, quand un homme va faire une revue globale beaucoup plus rapide sans s’attarder sur les détails.

Une autre étude, Presenting Your Best Self(ie) : The Influence of Gender on Vertical Orientation of Selfies on Tinder de 2017, montrait une différence dans les angles sélectionnés. Les femmes prennent plus de photos, notamment des selfies, avec une vue d’en haut, ce qui affine le visage, agrandit les yeux et rend le menton plus fin. Au contraire, les hommes prennent plus des photos en contre-plongée, ce qui renforcerait les épaules et la mâchoire et donnerait une impression plus tassée, quitte à rendre le visage plus disgracieux. Un compromis qui irait bien avec les canons de beauté masculins, mais pas vraiment aux femmes prises sous ce même angle. « Quand mon copain me prend en photo, je ressemble plus à un mauvais Picasso qu’à la Joconde ! », peste Laetitia.

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Des portraits trop proches, trop flous

Quant à Cléo, entourée d’amis hommes, elle n’a jamais trouvé le moindre garçon dans toute sa bande capable de la présenter sous son meilleur jour : « Les photos de mes potes ne me mettent jamais en valeur. Que ce soit dans l’éclairage, le cadrage, ils déclenchent l’appareil lorsque je suis dans mon pire profil. Par exemple, les portraits sont trop proches, ou trop flous… Le focus, parlons-en ! Ou alors c’est le décor qui prend toute la place. Ce n’est pas une photo de moi mais une photo de beau paysage avec une petite silhouette pas reconnaissable. » Chez ses amies femmes, la donne est légèrement différente : « Mes copines prennent plus de photos potables que mes copains, c’est un fait. » Potable, seulement ? « Je n’ai pas connu de copains ou copines qui prenaient de belles photos de moi. »

Le poids d’Instagram plus que la faillite des hommes ?

Et si la satisfaction était tout simplement impossible ? « Ma copine ne se trouve JAMAIS belle », constate Lucas. « Comment mes photos pourraient changer la donne ? Ce n’est pas moi le problème, mais son regard sur elle. » Cette insatisfaction serait-elle donc une conséquence de la dysmorphie, cette capacité qu’ont de nombreuses femmes à se trouver une multitude de défauts physiques ? « Ses photos de moi ne sont pas des chefs-d’œuvre non plus, sauf que moi, je m’en fiche ! », insiste-t-il.

Avec un peu moins de mauvaise foi, Armelle Solelhac, PDG de SWiTCH, agence de prospective et stratégie spécialisée dans le tourisme, analyse : « Les photos de vacances sont devenues un objet social beaucoup plus chargé qu’avant. Elles servent à se raconter, à prouver ce qu’on a vécu et à se mettre en scène », particulièrement chez les femmes, qui postent bien plus de photos d’elles sur les réseaux sociaux. Deux fois plus que les hommes même, selon une étude de 2016 A study on the selfie posting habits and perception among social media users.

« La photo de vacances, c’est plus qu’un souvenir, c’est une trace de l’expérience et une trace de l’image de soi. Or, le copain va prendre une photo fonctionnelle, nette, dans le cadre, et considère son travail correct. Alors que la conjointe est déçue car la photo ne sublime rien », poursuit-elle. « Je suis photographe, pas metteur en scène », se défend de son côté Julien, le copain de Paola. Qui ne demande pour sa part que des photos de lui de dos face à la nature. « C’est impossible à rater ! »