Bigfooters : enquête au cœur d'une communauté de passionnés
Bigfooters : enquête au cœur d'une communauté de passionnés

En 1967, dans une forêt du nord de la Californie, une créature de plus de deux mètres de haut, couverte d'une épaisse fourrure noire, ressemblant à un grand singe et marchant debout, est filmée. À un moment, elle se retourne et fixe la caméra. Cette séquence, devenue une icône de la culture populaire, a été analysée et réanalysée à d'innombrables reprises. Si la plupart des observateurs estiment aujourd'hui qu'il s'agit d'un canular, certains soutiennent qu'il n'a jamais été définitivement réfuté.

Fascinés par cette énigme, des passionnés, surnommés les « Bigfooters », sillonnent les forêts de l'État de Washington, de Californie, de l'Oregon, de l'Ohio, de la Floride et d'ailleurs, à la recherche de la moindre trace de cette créature légendaire. Mais pourquoi ? C'est la question que se sont posée les sociologues Jamie Lewis et Andrew Bartlett, de l'Université de Cardiff.

Une communauté de plusieurs milliers de personnes

Pendant les confinements liés au Covid, Lewis a mené des entretiens avec plus de 130 Bigfooters – ainsi qu'avec quelques universitaires – pour recueillir leurs points de vue, leurs expériences et leurs pratiques. Ce travail a abouti à leur récent ouvrage, Bigfooters and Scientific Inquiry: on the Borderlands of Legitimate Science (« Bigfooters et enquête scientifique : aux frontières de la science légitime », non traduit).

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« Il est très difficile d'en estimer la taille », explique Lewis à propos de la communauté. « On distingue généralement deux grands courants. D'un côté, les apers, qui pensent que Bigfoot est simplement un primate encore inconnu de la science. De l'autre, ceux que leurs détracteurs appellent les woo-woos, convaincus que Bigfoot est une sorte de voyageur interdimensionnel, voire une forme de vie extraterrestre. Au total, on parle de plusieurs milliers de personnes. Mais parmi elles, seules quelques centaines sont véritablement investies dans cette quête, et je pense en avoir interrogé au moins la moitié. »

Leurs idées trouvent aussi un écho plus large. Une enquête YouGov réalisée en novembre 2025 indiquait qu'environ un quart des Américains pensent que Bigfoot existe, ou estiment au moins que son existence est probable.

Des passionnés méfiants mais ouverts

Les chercheurs ont dû faire face à une certaine méfiance. « On me demandait souvent : “Est-ce que vous croyez au Bigfoot ?” », raconte Lewis. « Andy et moi avions convenu d'une réponse commune : selon la science institutionnelle, il n'existe absolument aucune preuve convaincante de l'existence de Bigfoot. Nous n'avons donc aucune raison de remettre en cause ce consensus. En revanche, en tant que sociologues, ce qui existe bel et bien, c'est une ou plusieurs communautés de passionnés du Bigfoot. Et c'est cela qui nous intéresse. »

Bartlett ajoute : « Après la publication du livre, quelques personnes ont réagi à la manière dont nous avions formulé cette idée. Sur la quatrième de couverture, nous écrivons en substance que “Bigfoot existe, sinon comme créature biologique réelle, du moins comme objet autour duquel des centaines de personnes organisent leur vie”. Certains y ont vu une forme de mépris à leur égard. Ce n'était absolument pas notre intention. »

Malgré cette méfiance initiale, les chercheurs ont été surpris par l'ouverture des Bigfooters. « Certains étaient extrêmement éloquents, ce qui m'a un peu surpris », admet Lewis. « J'ai aussi été frappé par leur ouverture : je m'attendais à ce qu'ils refusent de me parler de leurs prétendues rencontres avec Bigfoot. Or, un bon nombre l'ont fait. Beaucoup souhaitaient même être cités nommément dans le livre. »

Un profil type : homme blanc, rural, ancien militaire

La communauté est très majoritairement composée d'hommes blancs, vivant en milieu rural et issus des classes populaires – souvent d'anciens militaires. « Je pense que le nombre de femmes intéressées par le Bigfoot augmente, mais l'image dominante reste celle du “chasseur viril qui s'aventure dans la forêt en pleine nuit” », note Lewis.

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Bartlett explique cette prédominance : « Aux États-Unis, il y a tout simplement beaucoup d'anciens militaires dans la population. Mais je pense aussi que cela tient à la manière dont ces personnes souhaitent se présenter. Lorsqu'on s'appuie sur des témoignages, il faut apparaître comme un témoin crédible. Pouvoir dire : “J'ai servi dans l'armée” ou “J'étais militaire” renforce cette crédibilité. Cela suggère au moins qu'on n'est pas du genre à prendre un élan pour un monstre. »

Une démarche qui se veut scientifique

Les Bigfooters recueillent une quantité impressionnante de données empiriques. « J'ai également été surpris par la quantité de données empiriques qu'ils recueillent, ainsi que par les efforts qu'ils déploient pour les analyser et leur donner un sens », confie Lewis. « Enfin, ils étaient tout à fait capables de reconnaître qu'une piste relevait de la supercherie ou du canular. Je pensais qu'ils chercheraient coûte que coûte à défendre des preuves fragiles. »

Bartlett confirme : « Nous reproduisons plusieurs témoignages de ce type dans le livre. Des personnes disent par exemple : “Pendant des années, je me suis laissé tromper par ces empreintes. Je les croyais authentiques, puis j'ai découvert de nouveaux éléments qui m'ont fait changer d'avis.” »

Cependant, leur démarche diffère de la science académique. « Dans la recherche institutionnelle, on travaille pour obtenir des financements, publier dans des revues de qualité et faire progresser ses travaux au sein d'une communauté scientifique », explique Bartlett. « Chez les Bigfooters, en revanche, on trouve surtout des livres autoédités, des conférences consacrées au Bigfoot, des chaînes YouTube, des podcasts et d'autres formats du même genre. Or, ce ne sont pas forcément des moyens fiables de produire et de mettre à l'épreuve des connaissances. »

Les preuves : témoignages et empreintes

La forme de preuve la plus courante est le témoignage. « Sans les récits de personnes affirmant avoir vu Bigfoot, le phénomène des Bigfooters n'existerait tout simplement pas », souligne Lewis. « Une grande partie de leur activité consiste à recueillir ces témoignages et à tenter de leur donner un sens. Ils comprennent mal pourquoi ces récits ont si peu de valeur aux yeux de la science institutionnelle. Ils font souvent le parallèle avec la justice, où un témoignage peut, à lui seul, conduire à une condamnation extrêmement lourde, voire à la peine de mort dans certains pays. »

Au-delà des témoignages, les empreintes de pas constituent l'indice matériel le plus célèbre. « Si les empreintes occupent une place aussi importante, c'est notamment en raison de l'héritage des recherches sur le yéti et des empreintes qui lui étaient attribuées », explique Bartlett. « À une époque, ces indices avaient paru suffisamment convaincants pour amener certains scientifiques à penser qu'il existait effectivement quelque chose d'inconnu dans l'Himalaya. »

Aujourd'hui, les Bigfooters utilisent également des pièges photographiques, des enregistreurs audio, voire des analyses ADN sur des poils ou d'autres échantillons. « Ils enregistrent des sons inhabituels et obtiennent souvent des images floues », ajoute Lewis. « Certains pensent que Bigfoot communique grâce aux infrasons, même si cette hypothèse est loin de faire l'unanimité au sein de la communauté. »

Un raisonnement par élimination

Pour interpréter leurs indices, les Bigfooters procèdent par élimination. « Ils se rendent en forêt, enregistrent un son, par exemple, puis le comparent à des bases de données de chants d'oiseaux et de cris d'autres animaux », décrit Bartlett. « Il arrive qu'ils ne trouvent aucune correspondance. Si ce n'est ni une voiture, ni une personne, ni un ours, ni un élan, alors ils estiment qu'il reste une possibilité : Bigfoot. »

Lewis analyse ce raisonnement : « Il leur permet de ménager une place pour Bigfoot. Si un son ou une image ne peut être attribué à autre chose, alors, se demandent-ils, qu'est-ce que cela pourrait être ? Ils partent d'une absence d'explication pour en déduire une présence. À leurs yeux, c'est un raisonnement scientifique. Ce qui est intéressant, c'est que les Bigfooters invoquent souvent d'autres créatures légendaires pour renforcer l'hypothèse du Bigfoot. Il y a une phrase que j'entends régulièrement : “It ain't no unicorn” (“En tout cas, ce n'était pas une licorne”). »

Hiérarchie et figures respectées

Au sein de la communauté, les figures les plus respectées sont celles qui ont un lien avec le monde universitaire. « Andy a déjà évoqué Jeff Meldrum. Il est malheureusement décédé très récemment, mais il incarnait, pour les Bigfooters, un pont avec la recherche académique contemporaine », explique Lewis. « Lors des conférences, si Jeff Meldrum intervenait, il était systématiquement programmé en dernier, comme tête d'affiche. Les personnalités de télévision, comme les animateurs de Finding Bigfoot ou d'Expedition Bigfoot, font également partie de cette catégorie de premier plan. En dessous, on trouve différents groupes plus ou moins influents, dont la Bigfoot Field Researchers Organization, qui est probablement l'organisation la plus connue. »

Une science citoyenne à valoriser ?

Lewis estime que les Bigfooters ne sont pas anti-science, mais plutôt méfiants envers les institutions scientifiques. « À mon sens, le monde universitaire gagnerait à les considérer comme une forme de science citoyenne. Leur activité peut constituer une porte d'entrée intéressante pour mieux connaître son environnement local. Par exemple, grâce à un piège photographique, ils ont observé un animal – je crois qu'il s'agissait d'une martre des pins – qui n'était pas censé être présent dans cette région. Ils accumulent donc une grande quantité de données. Ils ne sont pas irrationnels. Leur démarche est différente de celle des chasseurs de fantômes, car elle ne suppose pas l'existence d'un phénomène entièrement surnaturel. L'hypothèse est simplement qu'un animal inconnu de la science vivrait quelque part. C'est très improbable, certes, mais pas impossible. En revanche, ce qui leur manque, c'est la discipline propre à la recherche académique : n'importe qui peut se déclarer Bigfooter. »

Interrogé sur un éventuel témoignage convaincant, Lewis répond : « Est-ce que je me suis parfois laissé emporter par le récit ? Bien sûr. Un peu comme lorsqu'on regarde un film. Si vous êtes plongé dans le noir devant un film d'horreur, vous continuez à y penser pendant un moment avant de reprendre vos esprits. Il m'est souvent arrivé d'aller me coucher encore électrisé par ce que je venais d'entendre, en me disant : “Je ne sais pas ce que c'était, mais quelle histoire !” Au fond, c'étaient d'excellents récits. Avec le temps, j'ai appris à faire la distinction entre l'entretien lui-même et ce que j'en pensais ensuite. »

Et si lui-même croisait Bigfoot ? « Beaucoup de Bigfooters commencent leur récit par des précautions du type : “Mon père ne croit pas au Bigfoot” ou “J'ai passé des années à remettre en question ce que j'avais vu.” Ils cherchent ainsi à se présenter comme des personnes rationnelles et raisonnables. Cela créait une forme de proximité entre eux et moi. Et, au fond, je pense que je ferais probablement la même chose », conclut Lewis.