Un afflux massif de méduses a contraint EDF à arrêter trois réacteurs de la centrale de Gravelines (Nord) mardi 11 août 2026, alors que le parc nucléaire français subit déjà les conséquences des canicules et de la sécheresse. L'approvisionnement électrique national n'est pas menacé à court terme, mais ces incidents répétés illustrent le défi climatique auquel l'électricien doit faire face.
Des méduses colmatent les pompes de Gravelines
Plusieurs tonnes de méduses se sont engouffrées dans les stations de pompage d'eau de mer de la centrale de Gravelines, la plus importante d'Europe occidentale, jusqu'à colmater les tambours filtrants, a expliqué une porte-parole d'EDF à l'AFP. Les réacteurs n°2, 3 et 4 ont été arrêtés, et la puissance du réacteur n°1 a été réduite de moitié. Le n°5 était déjà en maintenance programmée, et seul le n°6 fonctionnait à pleine puissance. EDF assure que l'incident n'a « aucune conséquence sur la sûreté des installations, la sécurité du personnel ou sur l'environnement ».
Ce phénomène n'est pas inédit pour Gravelines : un an plus tôt, quatre réacteurs s'étaient automatiquement arrêtés après l'arrivée de méduses, et le dernier n'avait été reconnecté au réseau qu'une dizaine de jours plus tard. Depuis, EDF a renforcé sa surveillance avec des caméras de supervision installées notamment sur les tambours filtrants et le canal d'amenée, permettant une surveillance en continu depuis la salle de commande. En mer, l'électricien s'est associé à France Pêche Durable et Responsable et à la SNSM pour une surveillance visuelle quotidienne. Depuis samedi, « quelques dizaines de kilos » de méduses avaient été repérées autour de la centrale, avant que leur quantité n'augmente rapidement. « Trois bateaux de pêche tournent en permanence 24 heures sur 24 pour rejeter les méduses plus au large de la centrale, entre la France et l'Angleterre, dans un courant spécifique », a précisé la porte-parole.
Le changement climatique favorise les bancs de méduses
La présence de méduses sur le littoral du nord de la France est saisonnière, notamment en août. Mais leur apparition en bancs dépend de plusieurs facteurs influencés par le changement climatique, explique à l'AFP Dominique Mallevoy, responsable aquariologie à Nausicaá. La hausse de la température de l'eau favorise leur développement, et de nouveaux « pics de méduses » sont « certainement » à prévoir, estime-t-il. Si ces « aléas » se répètent, EDF devra mettre en place des « barrières plus importantes », juge Emmanuelle Galichet, enseignante-chercheuse en sciences et technologies nucléaires au Cnam.
Record d'indisponibilité dû aux fortes chaleurs
Cet épisode survient après plusieurs semaines compliquées pour le parc nucléaire. Dimanche 9 août, celui-ci a atteint un record d'indisponibilités liées à la sécheresse et aux fortes chaleurs : 15,6 % de sa puissance était indisponible, selon des calculs de l'AFP à partir des données publiées par EDF depuis 2015. Jamais autant de puissance nucléaire n'avait manqué en France à cause de la température élevée et du faible débit des cours d'eau. Ce jour-là, cinq réacteurs (Tricastin 1 et 4, Saint-Alban 1 et 2 et Bugey 3) ont dû adapter leur puissance, et quatre autres (Golfech 2, Chooz 1 et 2 et Cattenom 1) étaient à l'arrêt. Dans la soirée du 14 au 15 juillet, neuf unités avaient déjà dû réduire leur puissance et trois s'arrêter complètement en raison de ces « contraintes environnementales ».
La raison tient au fonctionnement même des centrales : les 57 réacteurs français sont installés au bord de la mer ou d'un cours d'eau pour assurer leur refroidissement. En période de sécheresse ou de canicule, la baisse du débit et la hausse de la température des fleuves peuvent obliger EDF à réduire, voire arrêter leur production pour respecter les limites environnementales protégeant les écosystèmes aquatiques. Ces limitations ne relèvent pas d'un problème de sûreté, souligne EDF : les seuils fixés par l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) visent notamment à « protéger la flore et la faune ». Ces contraintes ont réduit la production nucléaire d'environ 3 % en juin et 6 % en juillet. Greenpeace y voit le signe de « l'inadaptabilité des centrales aux conséquences du dérèglement climatique ».
Pas de risque pour l'approvisionnement à court terme
Ces perturbations ne font toutefois pas peser de menace sur l'approvisionnement électrique français à court terme. « Il y a suffisamment de marge pour que cela ne pose pas de problème d'approvisionnement », explique à l'AFP Nicolas Goldberg, expert en énergie chez Colombus Consulting. La consommation est traditionnellement plus faible en août, et la France reste largement exportatrice d'électricité, après un solde record de 51 TWh au premier semestre 2026. EDF insiste également sur le caractère encore limité de l'impact des sécheresses et des canicules sur sa production. Lundi 10 août, la France exportait jusqu'à l'équivalent de la production de « plus d'une dizaine de réacteurs nucléaires » vers ses voisins européens, selon les données de RTE citées par le groupe.
La question se pose davantage à long terme. Avec l'hypothèse d'une prolongation de certains réacteurs jusqu'à 70 ou 80 ans, leur adaptation constituera « un véritable stress-test dans les 20 à 30 prochaines années, dans un climat plus réchauffé », prévient Nicolas Goldberg. Des adaptations sont déjà prévues : des dispositifs supplémentaires de refroidissement disponibles à Civaux, dans la Vienne, doivent notamment être répliqués sur les deux futurs EPR2 du Bugey, dans l'Ain. Sans mesures d'adaptation, EDF estime que les restrictions environnementales pourraient lui faire perdre 1,4 % de sa production nucléaire annuelle dès 2035, contre une moyenne de 0,3 % depuis 2000. Le groupe prévoit d'investir 8,7 milliards d'euros d'ici à 2040 pour adapter ses installations nucléaires et hydrauliques au changement climatique.



