Le journaliste Julien Chavanes publie ce mercredi L'autre visage de #MeToo aux éditions HarperCollins, une enquête qui donne la parole aux hommes victimes de violences sexuelles. Selon une étude parue en mai 2025 dans Population & Sociétés, la revue de l'Ined, 82 % des hommes victimes de violences sexuelles l'ont été avant leur majorité, et 43 % ont été agressés par un membre de leur famille ou de leur entourage. Une femme est l'agresseuse dans seulement 13 % des cas.
Un tabou persistant malgré des témoignages croissants
Le hashtag #MeTooGarçons a fait son apparition le 22 février 2024 après les révélations de l'acteur Aurélien Wiik. Depuis, le sujet émerge lentement. « De plus en plus d'hommes parlent, et on commence à se rendre compte qu'il ne s'agit pas d'exceptions. Malgré tout, il reste un tabou », estime Julien Chavanes. Pour l'auteur, certaines situations demeurent particulièrement difficiles à verbaliser : « Avoir été agressé à l'âge adulte, par une femme et dans le cadre conjugal, c'est le tabou du tabou du tabou car dans la représentation que les hommes se font de la masculinité, c'est quasiment impossible. »
Quarante-deux interviews pour comprendre les mécanismes
En mars 2025, Julien Chavanes lance un appel à témoignages sur ses réseaux sociaux. « Je ne m'attendais pas du tout à en recevoir autant », assure-t-il. Au total, il réalise quarante-deux interviews. « Certains entretiens étaient extrêmement douloureux, avec parfois des hommes qui parlaient quasiment pour la première fois », souligne-t-il, ému. Son ouvrage donne une large place à des récits poignants : Antony, agressé sexuellement par son père à 9 ans ; Florent, violé à 23 ans par un intervenant de son école de journalisme ; Paul, « donné » sexuellement par sa tante à des hommes pendant son enfance ; Philippe, victime du médecin Joël Le Scouarnec. « Mon but était de construire des liens entre ces témoignages et de comprendre les mécanismes qui se reproduisent », explique l'auteur.
Amnésie traumatique et difficultés à parler
Parmi ces hommes, beaucoup ont vécu une amnésie traumatique. Antony, par exemple, a mis des années à comprendre que la tête de cheval qui le hantait dans ses cauchemars était celle du cheval à bascule qu'il regardait dans sa chambre quand son père l'agressait. D'autres ont parlé dès leur enfance mais n'ont pas été écoutés. Certains ont gardé ce traumatisme pour eux, par honte, par peur de ne pas être cru, ou parce que leur agresseur était un proche. « On apprend aux garçons à contenir leurs larmes et à taire leur fragilité. Tout cela crée des difficultés, parfois insurmontables, à parler », souligne Julien Chavanes.
Nathalie Mathieu, ancienne coprésidente de la Ciivise, explique dans le livre qu'un adolescent victime de pédocriminalité va avoir tendance à s'exprimer par la colère, la violence ou la consommation de substance. « Quand un jeune de ce type est repéré par les services sociaux, on considère que sa problématique est l'addiction ou les faits de délinquance sans être en capacité de comprendre qu'il a vécu des violences sexuelles », illustre le journaliste. À l'inverse, la psychiatre précise que la fugue d'une jeune fille sera davantage assimilée à une possible violence sexuelle.
Des conséquences lourdes et un appel à la mobilisation
Les traumatismes non soignés peuvent avoir des conséquences graves : dépression, anxiété, TOC, anorexie, haptophobie (peur panique du contact physique). « J'ai été marqué par le témoignage d'Amine, ravagé par des TOC et des phobies d'impulsion depuis qu'il a été agressé par son oncle », confie Julien Chavanes. Avec son livre, le journaliste souhaite « déclencher une prise de conscience ». Il constate : « Contrairement aux femmes, les hommes n'arrivent pas à se saisir de cette question de manière collective et à en faire un sujet politique. »
Il insiste sur l'importance de l'engagement des hommes, même non concernés directement : « Il faut qu'ils s'y intéressent car la très grande majorité des violences sur les hommes sont faites par des hommes, et même quand elles sont faites par des femmes, ces dernières ont quasiment toutes d'abord été victimes elles-mêmes, m'expliquait la psychiatre Joëlle Palma. » Pour Julien Chavanes, les hommes doivent s'emparer du problème, avant tout pour eux-mêmes : « Il faut que les hommes se parlent, se soutiennent, s'accompagnent. Les femmes l'ont beaucoup fait pour elles, et aussi pour nous au sein du couple et des amitiés. C'est à notre tour maintenant. »



