Au Texas, un pasteur anti-Trump résiste à la politique migratoire de l'ICE
Au Texas, un pasteur anti-Trump résiste à l'ICE

De notre envoyé spécial à Dallas, après avoir passé les trois quarts de la Coupe du monde sur la côte est des États-Unis, c'est à Dallas que les Bleus ont finalement posé leur baluchon pour y affronter l'Espagne ce mardi. Dallas, ville de JR et de Sue Helen (ne cherchez pas, les jeunes, vous n'avez pas la réf), ses pick-up rutilants et son univers impitoyable. Il faut cependant se méfier des apparences, comme nous l'avons appris du reste durant tout notre road-trip américain commencé le 11 juin dernier. Si elle est bien sûr un cliché sur patte, cette Amérique est souvent bien plus diverse et multiple qu'on veut bien le croire.

Un pasteur méthodiste pas comme les autres

C'est donc dans ce Texas trumpiste jusqu'à la moelle, où l'on dégomme du sanglier à la mitrailleuse depuis des hélicoptères, que nous avions fait il y a quelques semaines de cela la rencontre d'un pasteur méthodiste vraiment pas comme les autres. Chanteur de folk à ses heures perdues, Eric Folkerth est un anti-Trump pur et dur, qu'il combat à sa manière au quotidien, auprès de sa communauté, depuis son Église méthodiste unie de Kessler Park, située dans un quartier cossu de Dallas. Il y règne ce jour-là un silence de cathédrale quand nous pénétrons dans son antre et nous asseyons pour partager avec lui ses inquiétudes dans un pays qui a redonné sciemment le pouvoir à Donald Trump après un premier mandat déjà foutrement rock'n'roll.

Pro mariage gay et désobéissance civile. S'il nous dit aimer le soccer, on sent que c'est plus de la diplomatie qu'autre chose et, sur un meuble en acajou qui jouxte son immense bureau au chêne massif, ce sont surtout des photos et des figurines de basket et de foot US qui trônent aux premières loges. Sur les murs, des photos et des cadres donnent une première idée de qui est vraiment Eric Folkerth. On le voit ici célébrant un mariage entre deux femmes homosexuelles à une époque où cela était encore contraire aux règles de l'Église méthodiste unie, une initiative qui aurait pu lui coûter cher à l'époque mais dont il s'est sorti sans trop de bobos, là sur une photo escorté de deux policiers, menottes aux poignets et sourire aux lèvres, devant la Maison-Blanche.

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« J'ai fait encadrer le reçu de mon arrestation, c'est comme une sorte de trophée, dit-il avec ce sourire et ce regard espiègle qui ne le quitteront pas de toute la matinée. Nous manifestions en soutien aux migrants et à la politique migratoire de Barack Obama qui, si elle n'a jamais atteint le niveau d'horreur que l'on vit aujourd'hui avec le retour de Trump au pouvoir, était quand même abominable. Nous étions cent treize responsables religieux à participer à cette action de désobéissance civile devant la Maison-Blanche ce jour-là. »

Dallas, une ville bleue dans un Texas rouge

Quand on lui demande ce que c'est que d'être un pasteur progressiste dans ce Texas ultra-conservateur, Eric Folkerth nous invite à plus de nuances. Selon lui, Dallas a profondément évolué au fil des décennies pour devenir aujourd'hui « une goutte de bleu [couleur du parti démocrate] dans un océan de rouge [couleur des Républicains] ». « C'est une ville très différente de l'image que beaucoup se font du Texas. Lors des élections, les démocrates y remportent largement la majorité des voix, même si cela n'a pas toujours été le cas. Lorsque j'étais jeune, Dallas était une ville profondément conservatrice. Comme dans beaucoup de grandes villes américaines, la situation s'est progressivement inversée. »

Ce qui n'empêche pas cette ville qu'il aime tant d'être un des principaux théâtres des opérations de l'ICE, la politique migratoire de Trump qui, si elle est restée discrète durant ce Mondial, n'a jamais cessé ces opérations d'expulsions massives comme nous l'avions constaté de nos propres yeux à la mi-juin. C'est d'ailleurs ici que nous avions rencontré des militants anti-ICE avec lesquels Eric Folkerth lutte et résiste. Leur dernière victoire en date ? Avoir fait plier une entreprise locale à deux doigts de participer activement à la détention d'immigrés illégaux.

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« L'idée était de transformer des entrepôts normalement destinés au stockage de marchandises en lieux capables d'enfermer des êtres humains, s'indigne-t-il. Ces bâtiments n'étaient même pas conçus pour accueillir des personnes : ils n'avaient pas les infrastructures nécessaires en eau ou en assainissement. Mais grâce à notre mobilisation et à celle de ses habitants, l'entreprise a dû faire marche arrière. Nous considérons cela comme une victoire. Le projet pourrait être déplacé ailleurs, mais il n'aura pas lieu ici. »

La réalité brutale de l'ICE à Dallas

Son église offre aussi une aide matérielle et juridique aux personnes ciblées par l'ICE, ces mères ou ces pères de famille que l'on voit parfois entrer dans un bâtiment discret de la banlieue de Dallas, pensant y avoir un simple rendez-vous administratif avec les autorités, pour ne finalement jamais en ressortir. Il nous raconte la fois où une femme d'origine mexicaine est entrée dans les bureaux de l'ICE accompagnée de ses deux grands enfants, tandis que le papa attendait sur le parking avec leur nourrisson.

Trois heures passèrent et, à midi, voulant aller voir ce qu'il en était, l'homme a finalement rejoint sa femme dans les locaux de la police de l'immigration. « Peu après, la mère est ressortie avec les trois enfants mais ils avaient gardé le père. Alors qu'il était juste venu que pour soutenir sa femme, rien de plus, souffle-t-il. Ils l'ont pourtant arrêté simplement parce qu'il était entré dans le bâtiment avec son bébé pour demander de l'eau… Voilà la réalité de ce que fait l'ICE à Dallas. En renvoyant les pères de famille, ceux qui ramènent l'argent à la maison, ils espèrent que tout le reste de la famille suivra. »

Ému à l'idée de remuer ce sale souvenir, Eric Folkerth se demande comment son pays a pu en arriver « à un tel degré de folie ». Pour ce fervent chrétien, la politique du président des États-Unis — lequel se dépeint volontiers sur Truth, son réseau social, en Jésus envoyé sur terre pour sauver les peuples — est à l'extrême opposé des valeurs originellement prônées par les saintes écritures.

Jésus, Trump et Fox News

« Jésus disait que nous sommes appelés à aimer tout le monde : aimer Dieu, aimer notre prochain et nous aimer nous-mêmes. C'est ce qui m'oppose à certains chrétiens évangéliques. Dans notre Église, nous essayons d'accueillir tout le monde et d'aimer tout le monde. Certains courants évangéliques affirment au contraire que le christianisme doit nous séparer des autres, comme si nous étions meilleurs qu'eux. Je crois sincèrement qu'ils font fausse route. »

Dans son église ou devant les bâtiments de l'ICE, devant lesquels il organise parfois des prières collectives, Eric Folkerth tente à son petit niveau de ramener ces brebis MAGA égarées à la raison, tout en craignant que « le mal fait par Fox News ou par les influenceurs d'extrême droite qui véhiculent comme notre président des faits alternatifs et une idéologie raciste, soit irréversible. » Et dans un pays où deux camps irréconciliables s'affrontent avec chaque jour plus de violence, il ne semble plus tout à fait loufoque d'évoquer la question d'une possible guerre civile.

« Il y a dix ans, je vous aurais dit qu'une telle chose ne serait plus possible aux États-Unis mais, aujourd'hui, beaucoup de personnes que je connais sont de plus en plus inquiètes. Et je le suis aussi désormais. Il ne faudrait pas beaucoup pour que les tensions montent encore d'un cran dans ce pays et comme la plupart des Américains possèdent plus d'armes que n'importe quel autre peuple au monde, cela rend la situation particulièrement inquiétante. » Cela ne veut pas dire que cet homme de foi a perdu tout espoir. Avant que nous le quittions, il souhaitait partager un message aux Français.

« J'aimerais vous dire que la société américaine est beaucoup plus diverse que l'image qui en est souvent donnée dans les médias, et certainement beaucoup plus diverse que celle rêvée et fantasmée par Donald Trump. Il est important de comprendre que d'autres voix existent toujours aux États-Unis. Nous sommes toujours là. Nous continuons à travailler pour nos valeurs, comme nous l'avons toujours fait. » Amen, bien cher frère.