Depuis un an, les artistes palestiniens de Gaza réfugiés en France évoluent dans un climat de « suspicion généralisée », fait de cabales menées par l'extrême droite et de renoncements de l'État. La photographe Rehaf al-Batniji, la poétesse Nour Elassy et le plasticien Raed Issa racontent leur quotidien marqué par le soupçon et l'isolement.
Une tente de cire d'abeille, symbole d'un exil contraint
Dans l'espace d'exposition de La Compagnie, au cœur du populaire quartier Belsunce à Marseille, une tente translucide en cire d'abeille capte le regard. Sur ses parois se dessinent des visages de femmes et d'enfants. C'est la marée humaine fuyant vers le sud de la bande de Gaza, gravée dans la mémoire de l'artiste Raed Issa. Il se revoit, sa fille cramponnée à son cou, ses papiers d'identité brandis sous l'œil des caméras à reconnaissance faciale de l'armée israélienne.
« Cette tente est la réplique de la première que j'ai bricolée avec des sacs de farine pour abriter ma femme et nos quatre enfants, raconte le plasticien de 51 ans. L'été, c'était une serre invivable. L'hiver, la pluie s'y infiltrait… » Une nuit, à bout de forces, il a rêvé de cire d'abeille pour la rendre étanche. « Les déplacés ne rêvent que d'un abri… Même si rien ne protège des bombes. » Suspendue par des fils comme prête à s'envoler, la structure, vestige figé d'un cauchemar, symbolise sa dizaine de déplacements, de Gaza City à Rafah.
Un climat de suspicion et de cabales
Arrivés en France dans des conditions souvent précaires, ces artistes se heurtent à un environnement hostile. « Depuis un an, nous sommes perçus comme des suspects potentiels, dénonce Rehaf al-Batniji. Nos démarches administratives sont systématiquement ralenties, nos expositions sont parfois annulées sous pression, et nous devons sans cesse prouver notre légitimité. » La photographe, dont le travail documente la vie à Gaza, a vu plusieurs de ses projets refusés par des institutions qui craignent des polémiques.
L'extrême droite mène des campagnes actives contre ces artistes, les accusant de « complaisance envers le Hamas » ou de « propagande ». « Des groupuscules ont tenté de faire annuler une de mes lectures à Tours, témoigne la poétesse Nour Elassy. Ils ont envoyé des lettres aux organisateurs, diffusé des messages sur les réseaux sociaux… Finalement, l'événement a été maintenu, mais la pression était énorme. » Selon elle, cette « cabale » s'inscrit dans un contexte plus large de stigmatisation des Palestiniens en France.
Le renoncement de l'État et ses conséquences
Les artistes dénoncent également l'inaction des pouvoirs publics. « L'État nous a accordé l'asile, mais ne nous offre aucun soutien concret, regrette Raed Issa. Pas d'aide à la création, pas d'accès aux ateliers, pas de reconnaissance de notre statut professionnel. Nous sommes laissés à nous-mêmes. » Cette situation contraste avec les déclarations officielles de soutien à la culture palestinienne. « Les promesses ne sont pas suivies d'effets, ajoute Rehaf al-Batniji. Nous sommes des artistes, pas des cas sociaux. Nous voulons continuer à créer, mais nous avons besoin d'un minimum de considération. »
Le manque de moyens pousse certains à l'auto-censure. « Je n'ose plus montrer certaines de mes œuvres, confie Nour Elassy. J'ai peur qu'elles soient instrumentalisées ou mal interprétées. » Cette autocensure est d'autant plus dommageable que ces artistes portent une mémoire essentielle de Gaza. Leur art est un témoignage unique sur la vie sous les bombes, les déplacements forcés et la résilience d'un peuple.
Un avenir incertain
Malgré tout, ces artistes continuent de créer. Raed Issa prépare une nouvelle installation sur les camps de fortune, Rehaf al-Batniji travaille sur un projet photographique autour de l'exil, et Nour Elassy écrit un recueil de poèmes sur la perte et l'espoir. Mais leur avenir en France reste précaire. « Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, soupire Raed Issa. Tout peut basculer du jour au lendemain. »
Leur situation illustre les difficultés d'accueil des artistes réfugiés, souvent négligés par les politiques d'intégration. Alors que la France se targue d'être une terre d'accueil pour les artistes en exil, la réalité est plus sombre. Le climat de suspicion et les renoncements de l'État compromettent leur insertion et leur contribution à la vie culturelle française.



