Dans la nuit de samedi à dimanche, les immeubles ont tremblé à Kiev. Les habitants, réveillés par une série d'explosions, ont vu des balles traçantes fendre le ciel noir. Le redoutable missile russe Orechnik a frappé l'Ukraine, au cours de bombardements massifs et meurtriers. Ils ont fait au moins quatre morts et plus de 100 blessés selon les autorités locales, qui ont déclenché une alerte aérienne sur tout le territoire. Avec 90 missiles et 600 drones au-dessus de leurs têtes, les Ukrainiens ont vécu l'une de leurs pires nuits depuis le déclenchement par Moscou de la guerre totale en février 2022.
Brutale riposte à une attaque de Kiev vendredi
« Trois missiles russes sur une infrastructure d'approvisionnement en eau, un marché incendié, des dizaines d'immeubles résidentiels endommagés, plusieurs écoles ordinaires, et il (Vladimir Poutine) a lancé son Orechnik contre Bila Tserkva. Ils sont vraiment fous », a cinglé Volodymyr Zelensky.
La Russie a confirmé ce dimanche avoir utilisé son missile balistique hypersonique Orechnik, de portée intermédiaire et à capacité nucléaire, pour viser des sites militaires. Une « réponse aux attaques terroristes de l'Ukraine contre des infrastructures civiles sur le territoire de la Russie », a justifié le ministère de la Défense. Kiev affirme avoir ciblé un site militaire vendredi, à Starobilsk, une ville de la région de Lougansk (Donbass ukrainien entièrement occupé par la Russie). Le Kremlin assure qu'il s'agissait d'un bâtiment civil, un lycée en l'occurrence. Les deux versions de ces frappes qui ont fait une dizaine de morts, se télescopent.
« Météorite »
Après l'attaque meurtrière de vendredi, Vladimir Poutine avait promis une riposte militaire à la hauteur de l'affront subi. Selon Ulrich Bounat, analyste du conflit en Ukraine, la véritable raison de sa colère pourrait aussi s'expliquer par les frappes ukrainiennes sur la région de Moscou, ciblée par des centaines de drones quelques jours avant les commémorations du 9 mai célébrant la victoire soviétique sur l'Allemagne nazie. « Il n'est pas anodin que l'oblast de Kiev, la capitale, soit visé. C'est presque plus symbolique que l'usage du missile Orechnik », estime le chercheur chez EuroCreativ.
C'est la troisième fois que la Russie dégaine cette « météorite », comme l'appelle Vladimir Poutine. Ce missile, l'un des plus puissants de l'arsenal russe, peut atteindre des cibles comprises entre 3 000 et 5 500 km et embarquer des ogives nucléaires. Son usage massif serait comparable à l'emploi d'une arme nucléaire. Orechnik serait muni de charges manœuvrantes, ce qui le rendrait très difficile à intercepter.
Une pure démonstration de force, sans but tactique
La veille, les services de renseignement ukrainiens, américains et européens avaient pressenti l'imminence d'une attaque d'ampleur. Emmanuel Macron a condamné la « fuite en avant » de la Russie. L'UE dénonce une « tactique d'intimidation politique ». Il y a effectivement un peu des deux, dans ce missile propulsé sans ogive nucléaire, et sans précision. Une pure démonstration de force. « Il y a la volonté d'envoyer un message : Nous restons une grande puissance nucléaire, donc ne nous provoquez pas trop. Mais ce genre de missile ne s'utilise pas comme ça, on ne joue pas avec la grammaire nucléaire », décrypte Ulrich Bounat.
Paradoxalement, plus la Russie met sa menace à exécution, plus elle perd de sa force symbolique. En dégainant pour la troisième fois le missile Orechnik depuis le début de l'invasion de l'Ukraine, et à chaque fois pour punir Kiev d'avoir été trop loin - début janvier, son lancement avait suivi une supposée tentative de frappe ukrainienne sur une résidence de Poutine - elle prend le risque de banaliser son utilisation.
La Russie à la peine sur le front
Pourquoi maintenant ? Depuis le défilé militaire du 9 Mai au rabais, officiellement en raison de la « menace terroriste », Vladimir Poutine « affiche la volonté très claire de montrer à sa population et au reste du monde que la Russie reste une grande puissance. Il doit chercher en partie à compenser la terne parade militaire en faisant étalage de sa puissance », poursuit l'analyste.
Sur le terrain, l'Ukraine consolide ses positions le long de la ligne de front, tandis que la Russie n'avance plus depuis le mois de mars. En parallèle, les Ukrainiens produisent de plus en plus de missiles dont la portée augmente, mettant en difficulté la défense russe. Puisque Moscou est incapable de fournir des résultats sur le front, le seul moyen de projeter sa puissance sur l'Ukraine consiste à bombarder le pays. Ulrich Bounat y voit « un aveu d'impuissance, un signe de fébrilité du camp russe. »



