Dans la vallée du Jabron, perchée sur les hauteurs du Var à Comps-sur-Artuby, le sol n’a pas fini de livrer ses secrets. Sous les coups minutieux des truelles, des chercheurs du CNRS et onze étudiants remontent le fil du temps, couche après couche, pour raconter la vie des premiers habitants de ce territoire, il y a plusieurs dizaines de milliers d’années.
Un site de fouilles en plein air exceptionnel
Le regard rivé sur la terre, une petite truelle à la main, onze étudiants grattent le sol avec une précision presque chirurgicale. À chaque poignée de sédiments retirée, le silence s’installe quelques secondes. Ici, le moindre éclat de silex peut faire basculer le regard porté sur la préhistoire. Nous sommes sur le site des Près de Laure, à Comps-sur-Artuby, dans la vallée du Jabron. Depuis quatorze ans, ce paysage paisible devient, chaque été, un immense livre d’histoire à ciel ouvert. À la tête de cette aventure scientifique, Guillaume Porraz, chercheur au CNRS, dirige les fouilles aux côtés de Louise Purdue pour une durée de trois semaines. Pour lui, le secteur est un véritable trésor. « C’est un site exceptionnel. Travailler en plein air est très rare dans notre discipline, où les découvertes se font souvent dans des grottes », explique-t-il.
Sur les traces des premiers Homo Sapiens
Dans cette parcelle, la pelle fait office de machine à remonter le temps. Plus les archéologues descendent, plus ils voyagent vers un passé lointain. Après avoir exploré des vestiges vieux de 15 000 à 30 000 ans l’année dernière, ils atteignent aujourd’hui des niveaux plus profonds, datant de 35 000 à 40 000 ans. C’est la période du Paléolithique récent, marquée par l’arrivée des premiers Homo sapiens dans la région.
Pour faire parler la terre, les archéologues suivent un protocole minutieux. Les sédiments extraits sont d’abord laissés à tremper entre 24 et 48 heures avant d’être tamisés. Les éclats de silex, fragments d’os ou autres vestiges ainsi récupérés sont ensuite envoyés en laboratoire pour être analysés. De minuscules indices qui, mis bout à bout, permettent de reconstituer le quotidien des populations préhistoriques ayant occupé les lieux.
Le Jabron, un allié naturel pour la conservation
Si ces traces sont parvenues jusqu’à nous, c’est aussi grâce au Jabron. Au fil des millénaires, la rivière est sortie de son lit à de nombreuses reprises. Chaque crue a déposé une nouvelle couche de boue sur les campements préhistoriques, les ensevelissant progressivement sans les bouleverser. Ce phénomène naturel de sédimentation a figé l’emplacement des outils en pierre et offre aujourd’hui aux chercheurs une photographie presque intacte de l’organisation de ces groupes humains.
« C’est une vallée d’une richesse exceptionnelle. Voilà quatorze ans que nous fouillons ici et nous continuons à faire de nouvelles découvertes. Nous sommes encore loin d’avoir tout exploré, se réjouit Guillaume Porraz. Dans deux ans, notre objectif sera de fouiller l’espace situé entre les deux secteurs déjà étudiés afin de relier les découvertes réalisées sur chacune des parcelles. »
Un chantier-école international
Au-delà de leur intérêt scientifique, ces fouilles constituent aussi un formidable terrain d’apprentissage. Cette année, onze étudiants en master participent au chantier. Ils viennent de Marseille, Nice ou Paris, mais aussi de beaucoup plus loin, comme d’Afrique du Sud ou d’Angola. « C’est mon premier fossile ! », s’écrie Nil, étudiante en archéologie à Marseille, en découvrant avec enthousiasme un éclat de silex. Le sourire ne quitte plus son visage. « C’est passionnant de participer à ce type de chantier quand on s’intéresse à la préhistoire. C’est fascinant ce que les roches peuvent raconter », s’émerveille-t-elle. De 8 heures à 17 heures, les étudiants fouillent, observent, échangent avec les chercheurs, confrontent leurs hypothèses et s’entraident. Sous le soleil du haut Var, le chantier est autant une école de terrain qu’une aventure humaine.
Une aventure rendue possible grâce au soutien des communes de Comps-sur-Artuby et de Trigance, des propriétaires des parcelles, du ministère de la Culture et du Parc naturel régional du Verdon. Leur engagement permet à ces recherches de se poursuivre année après année. Les curieux peuvent d’ailleurs découvrir le chantier lors des visites guidées organisées les lundis et jeudis du mois de juillet, ou prolonger le voyage dans le temps en visitant le mur de la Préhistoire, installé sur la commune de Trigance.



