Sétif 1945 : la France face à son passé colonial en Algérie
Sétif 1945 : la France face à son passé colonial

Le 8 mai 1945, la France célèbre la victoire sur l'Allemagne nazie. Ce même jour, de l'autre côté de la Méditerranée, elle perpétue en Algérie des massacres sanglants. Une séquence sombre de l'histoire coloniale française qui a longtemps été passée sous silence à Paris.

Ce vendredi, la ministre française déléguée aux Armées, Alice Rufo, se rend à Sétif, dans l'est de l'Algérie, sur les lieux de cette répression sanglante. « La lucidité avec laquelle la France regarde l'histoire doit aujourd'hui permettre de nouer des relations confiantes et prometteuses pour l'avenir, dans l'intérêt même des peuples français et algérien », indique la présidence française.

Une manifestation sous tension

À Sétif, 300 km d'Alger, ce matin du 8 mai 1945, les autorités autorisent une manifestation pour fêter la victoire des Alliés sur l'Allemagne nazie, à laquelle les Algériens ont largement contribué. Seul le drapeau tricolore est autorisé, sur ordre du préfet. Mais parmi les 8 000 à 12 000 personnes rassemblées, quelque chose d'autre couve.

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« Des cellules du Parti du peuple algérien (PPA) prévoyaient un soulèvement depuis un certain temps », contextualise Pierre Vermeren, historien spécialiste du Maghreb, interrogé par Le Parisien. Sétif, berceau de Ferhat Abbas, le fondateur de l'Union populaire algérienne (UPA) qui réclame un État algérien autonome associé à la France, s'y apparente parfaitement.

Dans la foule, plusieurs manifestants brandissent des drapeaux algériens. Le chant patriotique « Min Djibalina » est entonné dans la foule, tandis qu'on entend : « À bas le colonialisme », « Algérie libre » ou encore « Nous voulons être vos égaux ». Aux yeux des autorités françaises, la manifestation censée être « patriotique » devient « politique ».

La situation se tend lorsque les manifestants arrivent devant le café de France. Un commissaire veut faire baisser un drapeau algérien, lequel est brandi par un scout musulman âgé d'une vingtaine d'années, Bouzid Saâl. Ce dernier refuse et le hisse plus haut. Dans un contexte encore flou, plusieurs coups de feu sont tirés, un policier abat le jeune homme d'une balle dans la tête.

Une répression féroce

Une émeute éclate, la manifestation se disperse. Par vengeance, une poignée de militants s'en prend, sans distinction, aux Français croisés. L'insurrection s'étend aux campagnes environnantes du Constantinois, cette région de hautes plaines entrecoupées de massifs rocheux. Puis à Guelma, Kherrata, Bône. Pendant deux jours, pillages, viols et assassinats se multiplient. 102 Européens, principalement des civils, seront assassinés.

Du point de vue du pouvoir colonial, le crime est impardonnable. Le gouvernement provisoire du général de Gaulle répond par une répression impitoyable, menée par le général Raymond Duval. Dans toute la région, la loi martiale est proclamée, les chefs nationalistes arrêtés, des villages mitraillés par l'aviation et incendiés.

« Pour les autorités françaises, du Parti communiste à de Gaulle, c'était une insurrection fasciste : c'étaient des alliés de l'Allemagne qui se soulevaient. La répression était donc justifiée au nom de la lutte contre le fascisme », pose Pierre Vermeren.

Des milliers de morts

Comme le gros de l'armée française, au sortir de la guerre, se trouve en Europe, la répression est menée par plusieurs corps armés : la gendarmerie, des milices de colons ou encore des troupes coloniales, notamment des tirailleurs sénégalais.

« Le but était de figer les forces vives de l'Algérie, c'est-à-dire les jeunes hommes potentiellement porteurs du projet indépendantiste », analysait en 2025 Paul Max Morin, docteur en sciences politiques, lors d'une conférence à Sciences-po. « L'armée française va ainsi vider toute une partie du territoire de ces jeunes, dont beaucoup seront assassinés de manière collective », précisait ce spécialiste du sujet.

Pendant plusieurs semaines, les opérations militaires se poursuivent : bombardements aériens de douars, rafles, exécutions sans jugement. Selon les Algériens, la répression a fait 45 000 victimes. Du côté français, les chiffres varient, selon les sources, entre 1 500 et 20 000 morts, dont 103 Européens. Quatre mille personnes sont arrêtées, 99 condamnées à mort.

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Un bilan disputé

Selon Pierre Vermeren, ces événements marquent une « première tentative d'insurrection armée » et un « premier signe », prémices de la guerre d'Algérie déclenchée en 1954. « Je vous ai donné la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés », aurait d'ailleurs affirmé, à l'époque, le général Duval, responsable des massacres.

À partir du 8 mai 1945, la volonté du passage à la lutte armée va devenir dominante, au détriment des voies plus classiques de la politique. « Cette répression a cristallisé les nationalistes algériens qui voulaient passer à la violence pour obtenir l'indépendance », analyse Pierre Vermeren. Deux ans plus tard sera créée l'Organisation spéciale (OS), une branche clandestine chargée de préparer la lutte armée qui débutera en 1954.

Les Algériens réclament la reconnaissance officielle de l'État français

L'Algérie a instauré depuis 2020 une « journée de la Mémoire » en hommage aux victimes de la répression des manifestations du 8 mai 1945. « Ce que les Algériens réclament, c'est la reconnaissance officielle de l'État français dans la responsabilité de ces massacres », rappelle Benjamin Stora, historien spécialiste de l'Algérie interrogé par l'AFP.

En février 2005, la France, par la voix de son ambassadeur Hubert Colin de Verdière, avait reconnu « une tragédie inexcusable ». Dix ans plus tard, le secrétaire d'État français aux Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, participait en Algérie aux commémorations du massacre, déposant une gerbe au pied du mausolée de Bouzid Saâl à Sétif.

La visite symbolique d'Alice Rufo, ce vendredi en Algérie, devrait permettre de poursuivre ce travail mémoriel, l'Élysée affirmant : « C'est la vérité de notre histoire et c'est l'honneur de la France de la regarder en face ».