Sénégal : l'islam soufi inspire les discours souverainistes
Sénégal : l'islam soufi inspire les discours souverainistes

Au Sénégal, les grandes figures de l'islam soufi, telles que Cheikh Ahmadou Bamba et El Hadj Malick Sy, sont de plus en plus invoquées dans les discours politiques souverainistes et anticolonialistes. Cette tendance, observée depuis plusieurs années, s'est intensifiée avec l'arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en avril 2024. Les références à ces saints musulmans servent désormais à légitimer des positions politiques affirmant l'indépendance du pays face aux puissances étrangères, notamment la France.

Un héritage spirituel réinterprété

Les confréries soufies, notamment la Tijaniyya et la Mouridiyya, jouent un rôle central dans la société sénégalaise depuis des siècles. Leurs fondateurs, respectivement El Hadj Malick Sy et Cheikh Ahmadou Bamba, sont vénérés pour leur résistance pacifique à la colonisation française. Aujourd'hui, leurs enseignements sont réinterprétés par des intellectuels et des hommes politiques pour nourrir un discours de souveraineté nationale.

Selon l'historien Ousseynou Faye, « les figures soufies incarnent une forme de résistance culturelle et spirituelle qui résonne avec les aspirations actuelles à une émancipation totale ». Cette réappropriation s'inscrit dans un contexte de montée des critiques envers la présence militaire française et les accords économiques jugés désavantageux.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Des discours politiques imprégnés de références soufies

Lors de ses discours, le président Bassirou Diomaye Faye a multiplié les références à Cheikh Ahmadou Bamba, notamment lors de la célébration du Magal de Touba, le pèlerinage mouride. Il a appelé à « s'inspirer de l'exemple de Serigne Touba pour bâtir un Sénégal souverain et prospère ». De même, le Premier ministre Ousmane Sonko, connu pour ses positions nationalistes, a évoqué El Hadj Malick Sy dans ses prises de parole sur la nécessité de rompre avec les « chaînes de la dépendance ».

Cette tendance ne se limite pas aux discours officiels. Des associations et des mouvements citoyens, comme « Sénégal d'abord », utilisent également ces références pour mobiliser les foules. Des affiches et des chants à la gloire des saints soufis sont régulièrement utilisés lors des rassemblements politiques.

Un phénomène qui interroge les observateurs

Pour certains analystes, cette instrumentalisation de l'islam soufi est une stratégie politique visant à renforcer la légitimité des dirigeants en s'appuyant sur des symboles religieux populaires. « C'est une manière de capter l'héritage spirituel pour asseoir leur autorité », explique le sociologue Abdou Salam Fall. D'autres y voient une expression authentique de la culture sénégalaise, où le religieux et le politique ont toujours été étroitement liés.

Quoi qu'il en soit, cette évolution marque un tournant dans le discours politique sénégalais, qui se veut de plus en plus affirmé sur la scène internationale. Le pays, qui a accueilli en 2024 le sommet de l'Organisation de la coopération islamique, cherche à jouer un rôle de leader régional, en s'appuyant sur son héritage spirituel.

Un impact sur les relations internationales

Cette montée du discours souverainiste inspiré par l'islam soufi a des répercussions sur les relations du Sénégal avec ses partenaires étrangers, en particulier la France. Les critiques envers la Françafrique, ce réseau de relations privilégiées entre la France et ses anciennes colonies, se font plus virulentes. En 2023, le Sénégal a renégocié ses contrats miniers avec des groupes français, et en 2024, il a demandé le départ des troupes françaises stationnées dans le pays.

Parallèlement, le Sénégal renforce ses partenariats avec d'autres pays, notamment la Chine, la Turquie et le Maroc, qui investissent massivement dans les infrastructures et l'énergie. Cette diversification des alliances est souvent présentée comme un moyen de préserver la souveraineté nationale, en s'inspirant des valeurs de dignité et de résistance prônées par les saints soufis.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une jeunesse séduite par ce discours

Les jeunes Sénégalais, qui représentent plus de 60 % de la population, sont particulièrement sensibles à ce discours. Dans les universités et sur les réseaux sociaux, les références aux figures soufies sont fréquentes. Des pages Facebook et des comptes TikTok célèbrent la vie de Cheikh Ahmadou Bamba, en insistant sur son refus de la domination coloniale. Cette tendance s'accompagne d'un regain d'intérêt pour l'histoire précoloniale du Sénégal, souvent présentée comme un âge d'or de souveraineté.

Selon une enquête réalisée en 2025 par l'institut Afrobaromètre, 78 % des Sénégalais estiment que leur pays devrait s'inspirer de ses traditions religieuses pour définir son modèle de développement. Ce chiffre illustre l'ancrage profond de cette vision dans la société.

Des voix critiques s'élèvent

Cependant, cette fusion entre religion et politique suscite des inquiétudes. Certains intellectuels et membres de la société civile craignent une dérive identitaire et une instrumentalisation de la foi à des fins électorales. « Il ne faut pas confondre spiritualité et politique. Les saints soufis étaient des guides religieux, pas des hommes politiques », rappelle l'écrivain Boubacar Boris Diop.

De plus, cette tendance pourrait exacerber les tensions avec les communautés chrétiennes, qui représentent environ 5 % de la population. Jusqu'à présent, le Sénégal a été un modèle de coexistence religieuse, mais certains craignent que la montée du discours souverainiste, souvent associé à l'islam, ne fragilise cet équilibre.

Un avenir incertain

Alors que le Sénégal se prépare pour les élections législatives de 2027, le discours souverainiste inspiré par l'islam soufi devrait continuer à dominer le débat public. Les partis politiques, tous bords confondus, intègrent désormais ces références dans leurs programmes, conscients de leur popularité.

Reste à savoir si cette rhétorique se traduira par des politiques concrètes en matière de souveraineté économique, de justice sociale et de lutte contre la corruption. Les défis sont nombreux, et les attentes de la population sont élevées. L'héritage des saints soufis, qui ont prôné le travail, la dignité et la solidarité, pourrait servir de guide, mais sa mise en pratique reste un défi majeur pour les dirigeants sénégalais.