Le 10 juillet, au Stade de France, The Weeknd a placé Kavinsky au panthéon de l'électro française lors de sa dernière apparition publique. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, a salué sur X « l'une des voix les plus singulières » de France, dont la musique « continuera de traverser les générations et les frontières ». Le festival Garten on the beach de Deauville, où il devait se produire le 8 août, a salué une « véritable icône de la French Touch ».
Un enfant du rap « passé à côté de Daft Punk »
Kavinsky n'est pas un enfant de la French Touch première génération. « On le met dans la French Touch 2.0. C’est une génération qui arrive dans les années 2000, après les Cassius, les Daft Punk, les Air. C’est un peu les enfants », résume le journaliste des Inrocks, Patrick Thévenin. Pianiste autodidacte, il apprend la musique dans une MJC de quartier. « Quand j’étais jeune, je n’écoutais que du rap, confiait-il à 20 Minutes en 2013. Je suis passé à côté de Daft Punk tout simplement parce qu’il y avait marqué punk sur la couv et que personne m’avait dit que ça n’en était pas. »
Un univers « tatoué » par le cinéma de Carpenter
C’est son ami d’enfance Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, qui a tout changé – l’initiant au cinéma de Dario Argento, aux bandes originales de Goblin, puis aux machines. « Quentin m’avait appris à enregistrer, à allumer un synthé, à mettre des cubes. Et petit à petit, je me suis pris au jeu », raconte-t-il à Snatch Magazine en 2012. Kavinsky intègre la bande Ed Banger – vivant même en colocation avec Gaspard Augé de Justice, tout en signant chez Record Makers. Il assure la première partie la tournée Alive 2007 des Daft Punk. Guy-Manuel de Homem-Christo livrait dans Snatch Magazine ce portrait : « En le regardant, j’ai eu comme l’impression d’avoir à faire à un acteur, sans savoir si on était dans une comédie ou un drame. »
« Mes parents avaient une vidéothèque avec une trentaine de VHS, que je regardais en boucle. Ces films m’ont tatoué de manière indélébile et ressortent quand je fais de la musique », racontait-il à 20 Minutes. L’œuvre de John Carpenter, dont il admire la capacité à « faire à la fois ses films et sa musique », marque profondément l’artiste.
Un « zombie » calqué sur les films d’horreur
De ces obsessions naît un concept unique : un homme a un accident de Testarossa en 1986 et revient sur Terre en zombie producteur de musique. Kavinsky expliquait : « Un petit synopsis assez simple, calqué sur une bouillie de tous les films que j’aime… Si je n’avais pas créé ce zombie, ma musique aurait été différente. » « Kavinsky a créé une esthétique très forte, singulière, souligne Patrick Thévenin. Il est un peu comme les Daft Punk, il a créé une espèce de fantasmagorie, ou de mythologie autour de son personnage. » Un storytelling rétrofuturiste qui donne à sa musique une dimension cinématographique.
C’est ce qui séduit Nicolas Winding Refn quand il tombe sur Nightcall. « J’ai choisi ce morceau, sans hésitation », raconte le réalisateur de Drive dans « Clique » en 2015. Kavinsky a conçu le titre avec Guy-Manuel des Daft Punk comme une scène de film : « On avait décidé de faire un slow, où le héros mort parle à son ancienne copine, qui a refait sa vie, et qu’il a peur de lui dire ce qu’il est devenu », racontait-il à 20 Minutes. « C’est la rencontre de deux univers qui collent vraiment parfaitement, observe Patrick Thévenin. On a l’impression que ça a été composé pour Drive, alors que non. »
Le pionnier de la synthwave
La comparaison avec les Daft Punk s’arrête là. Car le son de Kavinsky ne vise pas le dancefloor. « Sur Nightcall, je ne vois pas comment vous dansez, pointe le journaliste. C’est une chanson nostalgique, mélancolique, qui s’écoute en roulant en voiture ou tranquillement chez soi. Ça n’a jamais été un tube de club. C’est plus de la musique d’album que de la musique de DJ. » Si la French Touch puise dans le funk et la disco, Kavinsky emprunte un tout autre chemin. « On est dans des influences plus occidentales, moins tournées vers la musique afro-américaine. Kavinsky est très proche de la New Wave. C’est pour ça qu’il fait partie des créateurs de ce qu’on appelle la synthwave », analyse Patrick Thévenin.
Un courant nourri, selon lui, par « une drôle de nostalgie d’une période où il n’y avait pas Internet. Des ados qui fantasmaient une époque qu’ils n’avaient pas vécue. » Un genre qui a directement influencé The Weeknd ou la BO de Stranger Things.
Neuf ans sans un disque
Après OutRun, Kavinsky disparaît. « Je veux qu’on me parle d’autre chose que de Nightcall désormais », confiait-il à Mixmag en 2022, à l’occasion de la sortie de Reborn, son second album aux « influences plus larges ». La cérémonie de clôture des JO, aux côtés de Phoenix et d’Angèle, replace Nightcall au centre du jeu en devenant le titre le plus shazamé de l’histoire. On ne peut pas réduire Kavinsky à ce tube… Armé de son synthé et d’une mythologie de série B, il a donné à la French Touch un nouveau souffle, plus sombre, résolument tourné vers l’imaginaire. « Il a su garder les valeurs d’un mouvement qui est assez farouchement underground, pour le faire exploser et le rendre mainstream, sans renier sa famille », résume Patrick Thévenin.



