Ce n’est ni plus ni moins qu’un cauchemar géopolitique devenu réalité pour une Europe ultra-dépendante aux technologies américaines. Le retrait express demandé par l’administration Trump du modèle d’intelligence artificielle Fable 5, dont se sont émus des présidentiables d'Édouard Philippe à Jean-Luc Mélenchon, ne peut pas être perçu autrement. Mais combien d’utilisateurs vont-ils être réellement pénalisés par les annonces de Washington ? Relativisons : a priori, très peu.
Tout d’abord, Fable 5, créé par Anthropic, n’était disponible que depuis trois jours. Ce qui limite les impacts pour les utilisateurs précoces en Europe et ailleurs dans le monde ; parmi eux un nombre restreint d’entreprises dont l’intégration de nouveaux modèles dans un environnement sécurisé se compte généralement en semaines. Mais surtout, le problème de l'IA de pointe réside aujourd'hui dans son coût. Livré dans un premier temps en accès libre à tous les abonnés de Claude, Fable 5 devait être, à partir du 23 juin, uniquement facturé au token, l’unité de calcul de consommation de l’IA. Le prix : 10 dollars par million de tokens d’entrée et 50 par million en sortie. Soit le double de son deuxième meilleur produit, quant à lui issu de la gamme Opus. La raison est simple : plus les modèles sont performants, plus ils sont coûteux à entraîner et à diffuser. Même à ces tarifs, Anthropic entrevoit à peine la rentabilité.
Un coût d'utilisation prohibitif
Alors, les estimations vont bon train sur Internet, mais disons que sur des usages intensifs, l'addition peut grimper à environ 100 dollars par heure. Sur le mois voire l’année, le montant devient vite astronomique. En particulier à l’ère agentique, un nouveau mode de l’IA plus autonome, qui ne repose pas uniquement sur la conversation et s'avère bien plus gourmand en tokens. Seule une poignée de firmes aux budgets informatiques bien garnis, ou d’utilisateurs aguerris avec des problèmes à la fois spécifiques et pointus, pouvaient espérer en tirer profit. En tête, les ingénieurs et développeurs informatiques pionniers dans le maniement de l’IA, où les gains de productivité sont jusqu’ici les plus tangibles.
La fin du tokenmaxxing
Ailleurs, la question du retour sur investissement de l’IA éclipse celle de la performance des modèles. Des entreprises comme Microsoft, Uber, Salesforce ou encore Amazon ont mis en place de nouvelles politiques pour utiliser modérément les agents IA. Mettant fin à l’éphémère mode du "tokenmaxxing", qui visait à exploiter au maximum l’utilisation de l’IA afin de doper ses gains de productivité. La Linux Fondation a lancé il y a quelques jours une initiative afin d’aider les sociétés clientes à gérer les coûts de l’intelligence artificielle. Comme l’a remarqué le média TechCrunch, de nombreux acteurs du monde de la donnée mettent à propoxer aux professionnels des outils permettant de mieux mesurer le retour sur investissement des agents IA. Ou pour orienter chaque requête vers le modèle assurant le meilleur équilibre entre vélocité et coût. Question de survie.
Si l’accès aux modèles de pointe est crucial, l’une des questions clés de la bataille IA est aujourd’hui celle de leur accessibilité tarifaire. Un créneau pour le moment dominé par des acteurs chinois. La découverte de DeepSeek, et de ses petits prix, avait d’ailleurs été un premier choc géopolitique pour le secteur tech, début 2025. Ses secousses, pour l’Europe, promettent d’être tout aussi durables que celles liées à la restriction de Fable 5.



