Comment les Américains ont inventé l'été azuréen sur la Côte d'Azur
Comment les Américains ont inventé l'été azuréen

Dans les années 1920, une colonie américaine fortunée réinvente la Côte d'Azur, imposant un nouvel art de vivre entre jazz, soleil et liberté. Artistes et milliardaires s'encanaillent sur la plage : ainsi naît le mythe de l'été azuréen.

Les pionniers américains : Gerald et Sara Murphy

En cet été 1922, le couple américain Gerald et Sara Murphy n'est pas inconnu des cercles new-yorkais. Héritiers de la haute société, esthètes, proches des artistes de leur temps, ils appartiennent à cette génération cosmopolite qui, après la Première Guerre mondiale, cherche en Europe une forme d'insouciance. C'est ce qu'ils pensent avoir trouvé dans cet éden du Cap d'Antibes. Invités par le compositeur Cole Porter, ils découvrent la Méditerranée et tombent sous le charme.

Cole Porter, compositeur de plus de 800 chansons, et son épouse Linda, apportant fortune et talent, vivent comme ils l'entendent. En cette période d'après-guerre, le couple va de créations en mondanités. À Paris, leur route croise celle de l'artiste Fernand Léger, qui les incite à découvrir la Côte d'Azur. C'était il y a un an. Cole Porter a vécu cette découverte comme une révélation. En toute logique, le parolier y invite ses proches, dont Gerald Murphy, son ami de l'université de Yale, et sa famille.

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L'inversion de la saison touristique

Jusque-là, la Côte ne se vivait que pendant l'hiver pour les étrangers. « Lorsque la saison […] s'achève à la fin du printemps, tous les riches Britanniques et Américains migrent vers Deauville et Trouville, et tous les casinos, les modistes, les bijoutiers et les commerçants du premier étage ferment boutique et suivent leur clientèle vers le nord. Immédiatement, les prix chutent », écrit Francis Scott Fitzgerald. Dès le retour des beaux jours, l'aristocratie européenne quittait les lieux, fuyant la chaleur. La Côte, animée l'hiver, devient fantomatique. Ici, désormais, ces Américains cherchent le soleil, les journées qui s'allongent. Et peu à peu, la saison s'inverse : l'été devient tendance.

« Ces Américains viennent parce que la vie y est moins chère. Ils vivaient dans une forme d'opulence et d'insouciance. C'est une colonie très riche, qui n'est pas uniquement portée par l'amour de la France », relève Gilles Leroy, Prix Goncourt 2007 pour Alabama Song. Ces étrangers en quête de nouveauté, d'aventure, vont réveiller la belle endormie de son « hivernation estivale ».

Le jazz et la liberté

À la nuit tombée, les rythmes syncopés font battre les cœurs. C'est ce qu'on appelle le jazz. Cet écho, venu d'outre-Atlantique, résonne dans les salons des grands hôtels de Nice, de Cannes et de Monte-Carlo. La fête devient un art. Les premiers orchestres attirent une clientèle avide de modernité. La musique, popularisée par les soldats américains pendant la guerre, invite au mouvement, sans cadre, et relègue la valse au placard. Le jazz n'est pas seulement une bande-son, mais un personnage à part entière de cet univers. Pour une génération sortie meurtrie du conflit, les trompettes et pianos portent la promesse d'un monde nouveau.

Cole Porter retrouve, sous les pins, un peu de son pays. Il ne s'en doute pas encore : ces expatriés posent la première pierre d'un mythe. La Côte d'Azur s'apprête à devenir la Riviera pour ceux qui ont les moyens de s'offrir la douceur de vivre.

L'Independence Day célébré au casino de Juan-les-Pins

En 1925, lorsqu'Édouard Baudoin, conseiller général des Alpes-Maritimes, rouvre le casino de la station, les Américains couvrent les tapis verts de dollars. Pour célébrer cette colonie fidèle aux tables, l'établissement organise les festivités de l'Independence Day. Le 4 juillet, les « Stars and Stripes » flottent au-dessus d'un dîner fleuri organisé à La Frégate, le restaurant de l'établissement. L'hymne national retentit avant que les convives ne se retrouvent sur le dancing, décoré de reproductions des tapisseries du château de Saint-Cloud. L'année suivante, le rendez-vous est incontournable : la soirée réunit 700 personnes et se clôt avec un feu d'artifice !

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Peaux bronzées et beurre de cacao

Les anticonformistes y trouvent un espace de liberté. Conscients d'incarner la modernité, ils insufflent la tendance. Parfois, ils se costument pour se baigner à la Garoupe – qu'ils ont eux-mêmes nettoyée des algues ! Les Murphy organisent des pique-niques au son du jazz, diffusé par leur phonographe portatif. Mais, au fil des étés, leur paradis attire de plus en plus de monde. Sara Murphy observe : « Les gens ont maintenant commencé à se rassembler sur notre plage, sans se laisser décourager par notre désir naturel de l'avoir seuls. Cependant, en apprenant aux enfants à lancer des bons tas de sable mouillé, en amenant plusieurs chiens aboyeurs et désagréables et en les déployant autour de nous, nous parvenons à laisser de la place aux baigneurs. »

Le reste du temps, ils glissent leur peau bronzée enduite de beurre de cacao dans une chemise bleue d'ouvrier ou une tenue de marin. Une mode est lancée. En 1926, c'est le pyjama qui fera tourner les têtes, grâce à Coco Chanel. Les excentricités entrent dans les mœurs. En 1926, l'Eden-Roc au cap d'Antibes organise un grand concours de pyjamas. Le comble du chic est atteint lorsque l'on parade dans les concours d'élégance automobile organisés par l'Automobile club.

La génération perdue converge vers la Côte d'Azur

C'est au milieu de cette joyeuse et excentrique bande que les Fitzgerald trouvent leur place. Ils rencontrent les Murphy à Paris en 1924, venus trouver en Europe un nouveau souffle. Esther Murphy, intellectuelle, leur présente Gerald et Sara, riches esthètes entourés d'artistes. Plus âgés, 36 et 41 ans. Face à eux, les très jeunes Scott et Zelda (27 et 24 ans) éveillent leur curiosité. Ils sont brillants, attachants et décadents. Ils découvrent la folie furieuse du couple Fitzgerald capable de venir hurler sous leurs fenêtres en pleine nuit. Une partie de la génération perdue – écrivains et artistes marqués par le désenchantement de l'après-guerre – converge désormais vers le sud de la France.

Le 24 mai, Scott et Zelda descendent à Hyères, au Grimm's Park Hotel. « Nous sommes remplis du bonheur de l'ivresse », y écrit Scott. Ce seront à la fois leurs plus belles et plus tempétueuses années.