Chaque 4 décembre, les villages du centre Var résonnaient d'explosions. Ce n'était pas un événement funeste, mais la célébration de la Sainte-Barbe, sainte patronne des mineurs. Hommes, femmes et enfants envahissaient les rues, vêtus de leurs plus beaux habits, pour une journée de fête payée par les compagnies minières. Cette tradition, ancrée dans l'histoire des mines de bauxite, illustre la vie d'une communauté soudée par le travail de la terre.
La Sainte-Barbe, une fête profondément enracinée
La Sainte-Barbe trouve ses origines au IIIe siècle, lorsque Barbara, convertie au christianisme, fut décapitée par son père, lui-même foudroyé par la puissance divine. Ce lien avec la foudre a naturellement rapproché les mineurs, qui utilisaient des explosifs pour extraire le minerai. Dès le matin, les festivités commençaient. François Logiacco, ancien employé de Bauxites du Midi et de la Sabap, raconte : « Dès le matin, hommes, femmes, enfants envahissaient les rues de Cabasse. La fête avait commencé. Les mineurs et leurs épouses avaient revêtu leurs plus beaux habits. »
Les dirigeants des sociétés minières commandaient une messe en l'honneur de la sainte, et les boutefeux faisaient éclater des tirs inoffensifs pour les saluer. Angelo Modica Amore, l'un des derniers mineurs recrutés à la fin des années 1980, se souvient : « C'était un jour payé et chômé. Tout était payé par la société exploitante, notamment le repas. »
Des repas copieux et des traditions uniques
L'organisation était minutieuse. Des bus étaient affrétés pour emmener les mineurs au restaurant, où l'on servait souvent une bouillabaisse ou du gibier. Maurice Coulet, mineur pendant 20 ans à partir de 1970, évoque ces journées : « C'était un jour de fête, on voyait tous les mineurs sous un autre jour car on était tous endimanchés. C'était costume, chemise, cravate. » Les repas étaient l'occasion pour les patrons de remettre des médailles du travail, comme à Eugène Mulos pour ses 25 ans de service.
Antoine Delogu, 93 ans, ancien mineur chez Alusuisse et Pechiney, se souvient : « C'était une journée unique. Avant le départ pour le restaurant, il y avait la messe le matin, certains y allaient, mais d'autres allaient plutôt faire la fête dans le village. » Une autre tradition provençale consistait à préparer trois coupelles de blé, mises sur la table à Noël, comme le raconte Maurice Coulet.
Des explosions parfois destructrices
La fête était aussi marquée par l'utilisation d'explosifs, parfois avec des conséquences inattendues. Maurice Coulet relate : « Une année au Val, ils avaient mis trop d'explosifs, trop près des bâtiments et cela avait pété bien fort à tel point que de nombreuses vitres dans le village ont explosé. » Antoine Delogu ajoute : « À Néoules, un camarade avait pris un bidon de cinq litres d'explosif et l'avait fait péter à l'entrée du village, et il avait fait des dégâts monstrueux. » Ces dérives ont conduit les autorités à interdire ces pratiques.
Malgré ces excès, la Sainte-Barbe reste un moment de retrouvailles pour les anciens mineurs. « On n'a pas beaucoup de jours pour revoir des amis avec qui on a travaillé, témoigne Maurice Coulet. Et ce qui est bien, c'est qu'on est tous ensemble. »
Les femmes, piliers invisibles des mines
Si les mines étaient un monde masculin, les femmes y jouaient un rôle essentiel, que ce soit au fond ou à la surface. Antonin Bard, dans l'ouvrage de Claude Arnaud, décrit le travail des femmes sur les stocks : « Sur les stocks, il y avait trois ou quatre femmes qui triaient le minerai avec un petit couffin et une martelette. C'était un travail pénible. » Elles étaient aussi laborantines ou cuisinières dans les réfectoires.
Maurice Coulet souligne l'importance des épouses : « Elles devaient préparer les gamelles, très riches car le métier était dur. Il nous fallait beaucoup d'énergie. » Antoine Delogu ajoute : « Il n'y avait pas de machine à laver à l'époque, il fallait aller laver les vêtements au ruisseau, à la main. » La poussière d'oxyde de fer s'incrustait dans les vêtements, et les femmes devaient aussi gérer la peur des accidents. « Le plus dur pour elles était de vivre avec la peur qu'on ne revienne pas parce qu'il y avait beaucoup d'accidents. »
Les épouses étaient le pilier du foyer, s'occupant des tâches ménagères et de l'éducation des enfants. Au fil du temps, elles ont été invitées aux repas de la Sainte-Barbe, payés par l'entreprise.
Une affaire de famille
Être mineur était souvent une tradition familiale. Angelo Modica Amore explique : « Mon grand-père, mes deux oncles, mon père et moi avons tous travaillé à la mine. » Alain Duffaut compte sept membres de sa famille dans les mines, rappelant qu'à l'époque, il fallait payer sa propre lampe à carbure. Ces liens familiaux étaient particulièrement forts au sein des communautés d'immigrés.
Angelo Modica Amore se souvient des conditions difficiles de son père : « À l'époque de mon père, il n'y avait pas de douche. Il se dépoilait devant la porte pour éviter de mettre de la poussière partout. » Il évoque aussi un accident : « Un jour, alors qu'ils venaient de miner sur le chantier, mon père est allé chercher des outils. Il a été enseveli sous la roche. Ses collègues ont réussi à le sortir, mais je l'ai vu ensuite accidenté toute sa vie. »
Quand une future star chantait pour les mineurs
Une anecdote méconnue : Maria Candido, née en 1922 à Hyères, a connu ses débuts en chantant pour les mineurs de Mazaugues. Eugène Mulos raconte : « Quand Maria était là, on la faisait monter sur la table : “Maria, chante nous une chanson.” Elle ne se faisait pas prier. » Elle est devenue une interprète célèbre dans les années 1950, avec des chansons comme “Jamaica” ou “Pillico”. Elle est décédée en 2017.
Ces récits illustrent la richesse humaine de l'épopée minière du Var, qui a fait de la France le premier producteur mondial de bauxite pendant un demi-siècle. La mémoire de cette industrie se perpétue à travers le musée des Gueules rouges et les témoignages de ces hommes et femmes.



