Les fouilleurs du site paléontologique d'Angeac-Charente, entre Cognac et Angoulême, ont à peine posé le pied sur le chantier qu'une nouvelle découverte a été signalée. Jean Goedert, chercheur en paléontologie, a alerté Ronan Allain, paléontologue au Muséum national d'histoire naturelle et responsable scientifique du site, après avoir repéré un os dans l'argile. Selon lui, il s'agit de l'os du crâne d'un camarasaure, un dinosaure herbivore de plus de 20 tonnes et 20 mètres de long qui vivait là au Crétacé, il y a environ 140 millions d'années.
« Nous sommes tombés sur cet os ce matin. Il nous a fallu le temps de bien le détourer pour comprendre qu'il s'agit d'un os complet, qui n'est pas cassé », raconte Jean Goedert. Cette précision est cruciale, car dans la même zone ont déjà été retrouvés les restes fossilisés d'un autre sauropode, un turiasaure. « La question se pose, à chaque fois que l'on trouve un os dans cette zone, de savoir auquel des deux il appartient », explique en souriant Ronan Allain.
Une extraction délicate avant l'étude
« L'étape suivante sera de l'extraire », ajoute Jean Goedert. « Pour cela, tout un travail de préparation est nécessaire : on va nettoyer l'argile, sécher le fossile et le consolider jusqu'à ce qu'il soit manipulable, car lorsqu'on lui retire sa gangue d'argile, on le rend plus fragile. » Souvent, une enveloppe de plâtre est réalisée autour des fossiles avant de les dégager du site.
Cette découverte intervient deux ans après la mise au jour des premiers restes de camarasaure, un événement « complètement inattendu » pour Ronan Allain. « Le camarasaure est un animal qui a vécu au jurassique [de -201 à -145 millions d'années], mais que l'on ne connaissait pas au crétacé [de -145 à -66 millions d'années], relève le paléontologue. Cette découverte fait évoluer notre compréhension globale sur les dinosaures. »
Un site qui comble un vide scientifique
« Angeac est le seul site au monde, sur cette période charnière du début du crétacé, sur laquelle il subsiste de grandes interrogations de la part de la communauté scientifique », complète Laurent Crépin, conservateur au musée d'Angoulême. « S'il est admis qu'il y a eu un changement de faune entre la fin du jurassique et le début du crétacé, ce que l'on a trouvé jusqu'à présent à Angeac montre que beaucoup d'espèces sont similaires à celles de la fin du jurassique. La crise biologique survenue lors de cette période n'a donc peut-être pas été si importante que cela, du moins mérite-t-elle peut-être d'être atténuée… Angeac est le premier site au monde à combler un vide scientifique sur cette fenêtre. »
Exploité depuis 2010, le site s'est révélé être l'un des plus prolifiques au monde pour le début du crétacé. « On a près de 60 os par mètre cube d'argile fouillé, qui vont de la petite dent d'un millimètre à des fémurs de plus de deux mètres de long », s'extasie Ronan Allain. « Et il y a une très grande diversité avec plus de 40 animaux différents, plus de 600 empreintes de pas, des végétaux… On a rarement tous ces types de fossiles au même endroit. C'est un site de malade. »
« Outre nos grands dinosaures herbivores, nous en avons d'autres qui vont de la taille d'un poulet à celle d'un éléphant, que ce soit des stégosaures, ou des types de dinosaures à bec de canard », ajoute Laurent Crépin. « Toute la diversité des dinosaures connus à cette époque-là est présente à Angeac. Nous avons aussi toute une gamme d'animaux plus petits : oiseaux, batraciens, reptiles, crocodiles, tortues, poissons… »
De la carrière de sable au site majeur
Les tout premiers fossiles ont été trouvés en 2008 par les propriétaires d'une carrière de sable. « Cette année-là, ils ont creusé un peu plus bas que d'habitude et sont tombés dans les argiles d'où ils ont remonté deux vertèbres, qui se sont avérées être des vertèbres de turiasaure », explique Laurent Crépin. En 2010, un fémur de 2,40 mètres était extrait. Les scientifiques ont alors été appelés à la rescousse. « Depuis, une campagne de fouilles se tient chaque année, ce qui nous a permis d'explorer quelque 1 200 m² de surface. »
La couche d'argile a permis une conservation remarquable des fossiles. Les scientifiques ont ainsi pu reconstituer l'environnement du lieu il y a 140 millions d'années : un marais entouré de conifères, avec des saisons très sèches marquées par des incendies, puis des saisons humides où le niveau des marécages devenait très haut. « Entre les deux, il y avait des moments où certains animaux, notamment les sauropodes, passaient, et certains se faisaient piéger, s'embourbaient », détaille Laurent Crépin.
Parmi les animaux retrouvés, l'ornithomimosaure, surnommé « dinosaure-autruche », est devenu la mascotte du site. « C'est l'espèce la plus commune parmi tous les dinosaures trouvés à Angeac, avec plus de 4 000 restes et 75 individus comptabilisés », précise le conservateur.
Encore une vingtaine d'années de fouilles
« Quand on a démarré les fouilles, j'ai dit que nous en aurions pour quinze à vingt ans, ce qui a amusé tout le monde à l'époque, se remémore Ronan Allain. Cela fait dix-sept ans qu'on est là, et je pense qu'on en a encore pour une vingtaine d'années. » Le paléontologue espère notamment découvrir un dinosaure carnivore. « Nous avons trouvé plusieurs dents de carnivores, que ces animaux perdaient continuellement tout au long de leur vie, mais pas encore de restes osseux. »
La fenêtre de fouilles est toutefois réduite : pour des raisons logistiques, la campagne ne dure que trois semaines chaque juillet. Le musée d'Angoulême doit absorber le matériel extrait. « Environ un millier de fossiles sont sortis chaque année, il nous faut donc le temps de les traiter durant l'année scolaire par notre réseau de bénévoles », souligne la directrice du musée, Emilie Salaberry.
Autour du préparateur de fossiles Dominique Augier, un dentiste, un médecin ou encore un professeur à la retraite viennent chaque semaine aider à « trier, dégager les fossiles de leur gangue de plâtre, les nettoyer ou faire les moulages », détaille Emilie Salaberry. Il faut ensuite « remonter les puzzles », une étape cruciale avant que les scientifiques ne fassent parler ces restes vieux de 140 millions d'années.



