La fermeture temporaire de la moitié des conteneurs à textiles sur le territoire de la Riviera française suscite une vive inquiétude parmi les associations humanitaires locales. Elles redoutent d'être submergées par des dons de vêtements qui affluent chaque semaine par tonnes, sans possibilité de les redistribuer ou de les recycler efficacement.
Une décision de la Carf face à la crise du textile
La Communauté d'agglomération de la Riviera française (Carf) a annoncé la fermeture pour une durée indéterminée d'une cinquantaine de bornes de collecte, soit la moitié des points d'apport volontaire du secteur. Seules les bornes situées sur le littoral, à Menton, Roquebrune-Cap-Martin, La Turbie et Beausoleil, restent accessibles sur la centaine existante. Cette mesure s'inscrit dans une « réorganisation momentanée » des collectes, selon la Carf, mais reflète une crise profonde de la filière de valorisation textile.
En cause, la surproduction de vêtements de très mauvaise qualité, notamment ceux issus de l'« ultra fast-fashion », difficilement recyclables. La saturation des filières de tri et la baisse de la demande en seconde main fragilisent économiquement les prestataires de collecte. Actuellement, l'éco-organisme mandaté par la Carf maintient son activité uniquement sur le littoral, ne montant plus dans le haut pays pour des raisons financières.
L'Aide humanitaire des sapeurs-pompiers 06 Menton débordée
Gérard Menta, de l'Association humanitaire des Sapeurs-pompiers 06 Menton, tire la sonnette d'alarme. Chaque semaine, ses équipes collectent près d'une tonne de vêtements via leurs propres conteneurs rouges (une dizaine répartis entre Menton, Castellar, Roquebrune et Breil-sur-Roya) et les visites aux particuliers. Le linge est trié, redistribué ou recyclé, mais la situation devient intenable.
« On répartit les dons entre notre local mentonnais et notre boutique solidaire de Roquebrune-Cap-Martin, puis on trie les vêtements par saison. Ils servent en cas d'événements exceptionnels et pour aider des familles bénéficiant d'une aide sociale », explique Gérard Menta. « On arrive à en écouler à peu près la moitié, et pour le reste, on travaillait avec Azur Fripes à Carros, qui les envoyait ailleurs pour être recyclés, mais ils n'en veulent plus comme avant ! Il y en a trop et de plus en plus de mauvaise qualité ! »
Le bénévole s'inquiète : « Alors imaginez, si les bornes de la Carf sont fermées à présent, où va se retrouver tout ce linge ! Dans nos propres conteneurs déjà bien pleins ! D'autant que l'agglo invite les habitants à se tourner vers les associations humanitaires. On commence à avoir des tas partout et on ne sait pas quoi en faire. Si ça continue, on va finir par fermer les trappes nous aussi, surtout dans l'arrière-pays, où la situation est déjà critique. Ces habits-là, personne n'en veut et en plus, on ne peut même pas les jeter à la poubelle par risque de pollution ! »
La Croix-Rouge constate une dégradation de la qualité des dons
Khadra Guillot, responsable de l'antenne mentonnaise de la Croix-Rouge, confirme : « C'est une horreur, ce linge ! Sa qualité est tellement médiocre qu'on ne peut plus le jeter comme ça. Aujourd'hui, sur une dizaine de gros sacs de vêtements donnés, on en récupère seulement 1,5 à 2 pour le recyclage ! Ça devient très compliqué pour nous et on se demande comment la situation va évoluer. Il va falloir trouver une solution si les prestataires arrêtent progressivement leur activité sur notre secteur. »
Depuis le début de l'été, elle ressent les effets des fermetures : « Tout finit chez nous, dans notre trappe, alors qu'on a toujours refusé d'avoir un conteneur. C'est de plus en plus du mauvais linge, car les vêtements en bon état sont souvent revendus par leurs propriétaires. Les dépôts-ventes et les vide-greniers aussi nous ont fait du mal. Mais on en a besoin pour notre vestiaire, qui nous permet d'habiller les SDF de la ville et les familles dans la précarité. » Le surplus est vendu sur place au profit des actions de la Croix-Rouge toute l'année.
Le Secours Catholique face à l'accumulation de linge invendu
Christelle, bénévole à la Boutique solidaire du Secours Catholique à Menton, fait le même constat : « Déjà qu'on a beaucoup de dépôts sauvages avec des sacs souvent éventrés devant notre magasin, alors la situation risque de s'aggraver avec ces fermetures ! » Elle a vu en dix ans affluer « un linge de très mauvaise qualité, que l'on ne pourra bientôt plus recycler. Il y a aujourd'hui un phénomène de turnover dans l'habillement que les donateurs doivent prendre en compte pour être plus consciencieux. »
Chaque semaine, le vestiaire produit jusqu'à une vingtaine de sacs plastiques de 100 litres de linge invendu, confiés à un éco-organisme qui « travaillait aussi avec Monaco et Nice, mais il n'a plus que nous… pour combien de temps encore ? » La bénévole annonce le transfert du local en septembre sur le Cours George V, un espace plus petit, ce qui compliquera le stockage.
Vers une nécessaire refonte du système
Tous s'accordent sur la nécessité de « revoir absolument le système de distribution et de revalorisation de cette filière, car on tourne en rond, sans solution ! » Gérard Menta a soumis cette problématique au député Gabriel Tomatis au début de l'été.
En attendant, la Carf recommande aux habitants de privilégier les plateformes de seconde main, les bourses aux vêtements, l'upcycling ou les réparations pour prolonger la durée de vie des vêtements. Elle demande de ne pas déposer de sacs au pied des bornes fermées, afin d'éviter les dépôts sauvages.



