Depuis les années 1980, la ville portuaire d'Arica, dans le nord du Chili, vit sous la menace des déchets miniers importés de Suède. Des milliers de tonnes de scories toxiques, abandonnées à ciel ouvert, ont contaminé les sols et l'air du quartier sur des décennies. Aujourd'hui, les habitants paient un lourd tribut sanitaire et financier, certains organisant des tombolas pour financer leurs soins médicaux.
Une catastrophe silencieuse imposée par l'industrie suédoise
En 1984, la société suédoise Boliden, par l'intermédiaire de sa fonderie de Ronnskar, a exporté environ 20 000 tonnes de scories vers Arica. Ce sous-produit de la fusion de minerais, riche en arsenic, plomb et cadmium, était destiné à un recyclage pour en extraire du cuivre. Il a finalement été entreposé en plein air, sur une colline dominant les habitations, sans aucune mesure de confinement ni contrôle sanitaire.
Les vents violents du désert d'Atacama ont dispersé les poussières toxiques dans toute la ville, tandis que les pluies ont lessivé les métaux lourds dans les nappes phréatiques. Des analyses réalisées par des scientifiques chiliens ont montré que les sols présentent des concentrations de ces polluants bien supérieures aux normes internationales de sécurité.
Des conséquences sanitaires dévastatrices
Sur le plan épidémiologique, Arica affiche des taux de cancers, de maladies respiratoires et d'affections neurologiques anormalement élevés. Les hôpitaux locaux, déjà sous-équipés, peinent à faire face à l'afflux de patients. Les plus jeunes ne sont pas épargnés : des cas de leucémie et de malformations congénitales sont signalés avec une fréquence alarmante.
Le docteur Maria Contreras, médecin générale installée à Arica, témoigne : « Je vois des familles entières souffrir de pathologies directement liées à l'exposition aux métaux lourds, des enfants atteints de troubles du développement, des adultes avec des insuffisances rénales. Nous manquons de moyens et de structures pour une prise en charge adaptée. »
Des tombolas pour payer les traitements
Face aux coûts élevés des traitements, et alors que l'État chilien n'a pas mis en place de programme de réparation, les habitants se sont organisés. Les tombolas, ou loteries caritatives, sont devenues monnaie courante dans les quartiers populaires d'Arica pour récolter des fonds. Les bénéfices permettent d'acheter des médicaments, de financer des consultations spécialisées ou de couvrir les dépenses de transport vers Santiago, la capitale.
« Les gens organisaient des tombolas pour payer les frais médicaux », raconte un habitant du secteur contaminé, qui préfère garder l'anonymat. « Un voisin a vendu son terrain pour payer un traitement au Mexique. Nous n'avons ni indemnisation, ni soutien, seulement l'aide de la communauté. »
La bataille pour la reconnaissance et la dépollution
Depuis plus de vingt ans, des associations de victimes se battent pour obtenir justice. Deux procédures sont en cours : l'une contre l'entreprise suédoise, l'autre contre l'État chilien pour son rôle de supervision. En 2023, la justice chilienne a ordonné une expertise indépendante du site, une étape importante pour établir les responsabilités. Cependant, la dépollution, dont le coût est estimé à plusieurs millions de dollars, n'a toujours pas débuté.
Les conclusions de cette expertise sont attendues dans les prochains mois. Les habitants espèrent qu'elle aboutira à la reconnaissance d'un préjudice collectif et à la mise en place d'un fonds d'indemnisation. En attendant, ils continuent de vivre avec les stigmates de cette pollution venue du Nord, symbole des inégalités environnementales entre pays riches et pays en développement.
L'affaire d'Arica n'est malheureusement pas un cas isolé. De nombreux pays du Sud servent de décharge pour les déchets industriels des nations développées. Cette affaire souligne l'urgence d'une régulation mondiale des mouvements transfrontaliers de déchets, ainsi que la responsabilité des entreprises qui les exportent, souvent avec leur accord tacite, vers des juridictions moins strictes. Pour les habitants d'Arica, la réparation ne pourra être complète que par une vérité historique et une dépollution effective du site.



