Laissons les morts hanter nos maisons pour mieux les habiter
Laissons les morts hanter nos maisons pour mieux les habiter

Dans une tribune publiée dans Libération, l'anthropologue Grégory Delaplace, maître de conférences à l'Université Paris Nanterre, invite à réhabiliter la présence des morts dans nos maisons. Selon lui, loin d'être morbide, cette cohabitation est une condition de notre bien-être psychique et social. Il s'appuie sur ses recherches menées en Mongolie et en France pour démontrer que les fantômes ne sont pas des ennemis à chasser, mais des partenaires avec lesquels il faut apprendre à vivre.

Une présence familière à réapprivoiser

L'anthropologue rappelle que, dans de nombreuses cultures, les défunts continuent de faire partie du foyer. En Mongolie, par exemple, les familles gardent souvent une photographie du défunt et lui offrent régulièrement des offrandes. En France, cette pratique a longtemps été courante, comme en témoignent les portraits de famille accrochés aux murs des maisons bourgeoises du XIXe siècle. Mais avec la modernité, cette familiarité s'est perdue. Les morts ont été relégués dans les cimetières, et leur évocation est devenue taboue.

Cette rupture, selon Grégory Delaplace, a des conséquences néfastes. Elle prive les vivants d'un soutien symbolique précieux et les confronte seuls à l'angoisse de la perte. L'anthropologue cite l'exemple des maisons japonaises, où les autels domestiques (butsudan) permettent de maintenir un lien quotidien avec les ancêtres. Cette pratique, loin d'entretenir la tristesse, aide au contraire à surmonter le deuil en intégrant la perte dans le tissu de la vie quotidienne.

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Une cohabitation bénéfique pour les vivants

Pour Delaplace, la présence des morts n'est pas seulement une question de tradition. Elle répond à un besoin humain fondamental : celui de donner du sens à l'existence et de se situer dans une continuité familiale et sociale. Les morts, écrit-il, « nous rappellent d'où nous venons et nous aident à savoir où nous allons ». En les excluant de nos foyers, nous nous coupons de cette mémoire qui nous structure.

L'anthropologue propose donc de réintroduire une certaine familiarité avec les défunts, sans tomber dans le mysticisme. Il suggère par exemple de réserver un espace dans la maison pour évoquer les absents, comme un coin de photographies ou un objet hérité. Cette démarche, dit-il, peut être particulièrement bénéfique pour les enfants, qui apprennent ainsi à apprivoiser la mort et à exprimer leurs émotions.

Une invitation à repenser notre rapport à la mort

Cette tribune s'inscrit dans un contexte où la question de la fin de vie et du deuil est de plus en plus présente dans le débat public. En France, le nombre de personnes ayant recours à des psychologues pour un deuil compliqué est en augmentation. Selon une étude de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), environ 10% des personnes endeuillées développent un deuil pathologique nécessitant un accompagnement spécifique.

Grégory Delaplace considère que cette souffrance est en partie liée à l'impossibilité de maintenir un lien avec le défunt. Il plaide pour une « éducation à la mort » qui passerait par la réintégration des morts dans nos vies. Cette idée, qui peut paraître provocante, est pourtant soutenue par de nombreux psychologues et anthropologues. Elle rejoint les travaux de la psychologue américaine Pauline Boss sur le « deuil ambigu », qui montre que l'absence de reconnaissance sociale du lien avec le défunt aggrave la détresse.

En définitive, cette tribune est un plaidoyer pour une société plus apaisée face à la mort. En acceptant que les morts continuent de hanter nos maisons, nous pourrions mieux habiter nos vies. Une invitation à renouer avec une sagesse ancienne, que la modernité avait reléguée aux oubliettes.

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