Nous ne sommes qu'en septembre, mais les vacances d'été sont déjà loin. On a retrouvé les collègues, certains avec plaisir, d'autres avec résignation. Notamment celui qui passe sa journée à commenter chacun de ses clics de souris comme s'il était seul au monde. C'est de la « soliloquie », nous explique Gérard Poussin, psychologue grenoblois à la retraite. Un travers plutôt qu'une maladie, pas grave, mais bien crispant quand même.
Le fait relou
Vous n'êtes pas du matin et l'arrivée au taf est toujours laborieuse. D'autant que le collègue est déjà là, lui, à éplucher ses mails en grignotant des fruits secs tel un rongeur. Des mails qu'il commente tout haut, permettant de savoir précisément ce qui part dans la corbeille de sa boîte alors même que vous n'en avez rien à carrer. Et de ponctuer la moindre tâche effectuée d'un « ça, c'est fait » insupportable. Tout ça avant même que votre première dose de caféine ne fasse effet.
« Presque tout ce qu'elle fait, elle le sous-titre vocalement », soupire Simon au sujet d'une de ses collègues de bureau. « Parfois, je crois qu'elle est au téléphone alors que pas du tout », assure ce quadragénaire lillois, un filet de sueur perlant de son front à cette simple évocation.
Steph, lui, c'est sa mère qui est comme ça. « Quand elle fait la cuisine ou n'importe quoi, elle parle toute seule », explique-t-il. « Soit elle dit ce qu'elle est en train de faire en le faisant, soit elle dit ce qu'elle va faire », poursuit ce quinquagénaire. Un babillage sans fin.
Pourquoi c'est méga relou ?
Parce que c'est comme un bruit de fond perpétuel, pire qu'un frigo qui vibre ou qu'un robinet qui fuit. Ça vampirise l'attention et réduit à néant tout espoir de concentration. Surtout au bureau. D'ailleurs, les monologues de sa collègue saoulent tellement Simon qu'il a profité de la réorganisation de l'open space pour choisir un bureau loin, très loin d'elle.
Steph, lui, est moins vindicatif. Déjà parce qu'on parle de sa mère. Mais aussi parce qu'il vit loin d'elle et ne la voit que rarement. Alors, cette manie de « Mamounette » l'amuse plutôt qu'autre chose. « On se moque d'elle ou on l'imite, reconnaît-il, mais elle n'aime pas ça ».
Sur un forum Reddit traitant de cette question - c'est dire à quel point ça rend les gens fous –, un anonyme balance sur son collègue : « Mon travail est parfait quand il n'est pas là. Quand il est là, il perturbe ma réflexion et je me retrouve à me demander pourquoi il existe ». Bim. Ce qu'il envisage pour son collègue et les gens comme lui, c'est de « les exposer à l'humiliation publique ». Pas cool.
Les arguments du relou
Pour connaître les arguments du relou, encore faut-il lui exposer nos griefs. Sauf que socialement, pire que de signaler un vieux bout de salade collé sur une incisive, demander à un relou de la fermer peut s'avérer délicat.
Sur Reddit, un relou qui s'assume reconnaît qu'il « pense à voix haute » et s'en « excuse auprès de [ses] camarades ». « Mon cerveau se bloque parfois littéralement sur une pensée et je suis incapable de la traiter à moins que je ne la verbalise », explique-t-il. « Il y a quelque chose dans le fait de l'entendre à voix haute qui aide à la traiter », poursuit-il. A l'inverse, ce relou avoué ne supporte pas quand d'autres font la même chose que lui, plaidant un TDAH qui rend « tout bruit de fond extrêmement distrayant ».
Ce qu'en dit la Science
On arrête tout de suite les rageux, ce phénomène n'est ni isolé, ni une vue de l'esprit. « Lorsqu'une personne narre pour elle-même ses pensées, ses actions ou ses sentiments, on appelle ça de la soliloquie », redit Gérard Poussin, psychologue retraité et ancien professeur de psychologie à Grenoble.
Selon lui, tout le monde se parle à soi-même. Sauf que le cerveau va faire en sorte de ne verbaliser que ce qui a besoin de l'être. Quand des pensées sortent par la bouche alors qu'elles ne devraient pas, « c'est un défaut de contrôle semi-conscient », poursuit le psy. Rien de grave en soi, « hormis pour les cas psychiatriques ».
A l'inverse de la légende prétendant qu'il est dangereux de réveiller un somnambule, « dire à quelqu'un qu'il parle tout seul et que ça vous embête est plutôt une bonne chose », affirme Gérard Poussin. « Ça peut aussi lui rendre service en lui éviter des situations embarrassantes », estime le psy. Allez hop, ça, c'est fait.



