Pour sauver ses forêts des incendies, la France doit engager une transformation profonde de sa gestion forestière, en diversifiant les essences et en investissant dans la prévention, selon les experts interrogés par Le Point. Ce constat intervient alors que le pays a connu une saison des feux particulièrement dévastatrice en 2022, avec plus de 72 000 hectares brûlés, soit six fois la moyenne annuelle des deux décennies précédentes.
Un changement d'échelle nécessaire
« Il ne s'agit plus de simplement lutter contre les feux, mais de repenser nos forêts pour qu'elles résistent au changement climatique », explique Jean-Luc Peyron, directeur adjoint de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE). Les scientifiques préconisent une diversification des essences, en introduisant des espèces plus résistantes à la sécheresse, comme le cèdre ou le chêne vert, et en évitant les plantations monospécifiques, notamment de résineux, très vulnérables aux flammes.
La France métropolitaine compte 17 millions d'hectares de forêts, soit 31 % du territoire. Mais ces forêts sont vieillissantes et mal adaptées aux nouvelles conditions climatiques. « Nous avons des forêts qui ont été façonnées pour un climat qui n'existe plus », souligne Alain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Il appelle à une « gestion plus dynamique et plus proche de la nature ».
Des investissements massifs et une stratégie de long terme
Pour les experts, l'adaptation passe par des investissements massifs dans la filière forêt-bois, mais aussi par une meilleure prévention. Le gouvernement a annoncé un plan de 150 millions d'euros pour la prévention des feux, mais cela reste insuffisant selon de nombreux acteurs. « Il faut tripler ce budget », estime Jean-Luc Peyron, qui rappelle que la France dépense moins que ses voisins du sud de l'Europe, comme l'Espagne ou le Portugal, pourtant moins boisés.
Les scientifiques recommandent également de développer le pastoralisme et le brûlage dirigé, des techniques ancestrales qui permettent de réduire la biomasse inflammable. « Nous devons réapprendre à vivre avec le feu, en l'utilisant comme outil de gestion », explique Éric Rigolot, écologue à INRAE. Cette approche, déjà utilisée en Australie et en Amérique du Nord, reste marginale en France.
Un enjeu économique et écologique
Au-delà de la protection des écosystèmes, l'enjeu est aussi économique. La filière forêt-bois représente 60 milliards d'euros de chiffre d'affaires et 450 000 emplois en France. « Si nous ne faisons rien, nous risquons de perdre une partie de notre patrimoine forestier et les emplois qui en dépendent », alerte Luc Bouvarel, délégué général de France Bois Forêt. Il appelle à une « mobilisation générale » de tous les acteurs, de l'État aux collectivités locales.
Les experts soulignent enfin que la forêt française est un puits de carbone essentiel dans la lutte contre le réchauffement climatique. Elle absorbe environ 15 % des émissions nationales de CO2. Mais ce rôle est menacé par les incendies et la sécheresse. « Une forêt qui brûle émet du carbone au lieu d'en stocker, c'est un cercle vicieux », prévient Jean-Luc Peyron.
Des pistes concrètes pour l'avenir
Parmi les pistes concrètes, les experts citent la création de « coupures de combustible » (des zones débroussaillées ou plantées d'essences moins inflammables) autour des zones urbaines et des infrastructures. Ils recommandent aussi de mieux cartographier les risques et d'adapter les codes d'urbanisme pour éviter de construire dans les zones les plus exposées. « Il faut penser l'aménagement du territoire en fonction du risque incendie », conclut Éric Rigolot.
En attendant, la France doit se préparer à des étés de plus en plus chauds et secs. Les projections du Giec prévoient une augmentation de 30 % du risque d'incendie d'ici 2050. « Nous n'avons pas le choix : il faut agir vite et fort », insiste Alain Bougrain-Dubourg. Une certitude partagée par tous les acteurs de la forêt, qui appellent à une prise de conscience collective.



