Les récents incendies en forêt de Fontainebleau et les restrictions d’accès qui en découlent, appelées à se multiplier avec le changement climatique, ont relancé de vives controverses au sein de la communauté des grimpeurs de « Bleau », l’un des hauts lieux mondiaux de l’escalade de bloc. Pour le géographe Pierre-Arnaud Chouvy, ces débats dépassent la simple question de l’accès : ils révèlent des conceptions divergentes du sport, de la nature et de la liberté, et nous obligent à repenser notre rapport aux milieux naturels.
Des restrictions perçues comme liberticides
Les polémiques portent sur le bien-fondé de ces restrictions, certains les jugeant légitimes, d’autres liberticides. Pour de nombreux grimpeurs, la forêt est un élément essentiel de leur équilibre physique, psychologique et social. Les restrictions ne sont alors pas vécues comme une simple limitation d’une pratique, mais comme une atteinte à un mode de vie et à une manière d’habiter ce milieu.
Ces controverses doivent être rapportées à l’importance de la fréquentation du massif. L’ONF estime à près de 15 millions le nombre de visites annuelles (il s’agit de visites, non de visiteurs distincts). Selon une étude de 2026 sur l’impact économique de l’escalade à Fontainebleau, environ 1,3 million de ces visites seraient effectuées par des grimpeurs, dont près des deux tiers seraient étrangers. Le circuit de randonnée des 25 Bosses, dans le massif des Trois Pignons, particulièrement ravagé par les incendies, accueille près de 100 000 visiteurs par an, avec des pointes à 1 700 personnes certains jours.
L’escalade n’est pas qu’un sport
Pour comprendre ces débats, Pierre-Arnaud Chouvy invite à revenir sur l’histoire de l’escalade. « L’escalade n’est pas qu’un sport et elle ne l’a pas toujours été », souligne-t-il. Le terme « escalade », emprunté à l’ancien provençal, est attesté en français dès 1456 pour désigner l’assaut d’une place forte, avant de prendre le sens de gravir des rochers en 1816, soit avant l’apparition des termes « sport » (1828) et « alpinisme » (1877). Réduire l’escalade au sport revient à oublier que le sport n’est qu’une des formes historiques de l’activité de gravir.
La catégorie de « sport de nature » repose quant à elle sur une conception moderne de la nature, distincte de l’humain. Philippe Descola a montré que cette conception naturaliste est propre à l’Occident moderne. Fontainebleau en offre une illustration : souvent idéalisée comme une nature vierge, la forêt est en réalité un milieu anthropisé, façonné depuis des siècles par la chasse et l’exploitation forestière.
Habiter un milieu plutôt que pratiquer un sport
Les travaux de Tim Ingold et d’Augustin Berque invitent à dépasser la conception de la nature au profit de celle de milieu, entendu comme la relation entre les êtres humains et le monde qu’ils habitent. L’escalade apparaît alors non seulement comme un « sport de nature », mais plus fondamentalement comme une manière d’habiter un milieu.
En milieu naturel, l’escalade commence et s’achève par la marche, qui fait pleinement partie de la pratique. Les circuits de blocs de Fontainebleau ne consistent pas seulement à gravir des blocs, mais aussi à suivre un itinéraire où cheminements pédestres et passages d’escalade se succèdent. Marcher et grimper participent d’une même manière de parcourir, de connaître et d’habiter un milieu. Ce n’est pas un hasard si nombre de grimpeurs se désignent comme des « Bleausards » : ce nom dit bien une manière d’habiter la forêt. « A force de l’habiter, la forêt finit aussi par nous habiter », écrit le géographe.
Conservation et liberté durable
Ainsi comprise, l’escalade conduit à penser autrement la conservation. Pratique de contact avec le rocher, elle n’est pas dépourvue d’impact. L’enjeu n’est donc pas la préservation d’une nature supposée intacte, mais une conservation conciliant durablement les usages et le milieu. Le choix entre préservation et conservation dépend moins de considérations techniques que de la manière dont on conçoit la nature, les usages légitimes des milieux et la liberté de les pratiquer.
La liberté, comme le sport ou la nature, recouvre des conceptions philosophiques différentes. Pour certains, être libre consiste à accéder sans entraves aux sites de pratique ; pour d’autres, cette liberté suppose l’acceptation de règles communes destinées à préserver les conditions mêmes de son exercice. La conception kantienne de la liberté éclaire ce désaccord : être libre ne consiste pas à agir au seul gré de ses inclinations, mais selon des principes universalisables assurant la compatibilité des libertés. Les restrictions d’accès peuvent alors être comprises non comme une atteinte à la liberté, mais comme l’une des conditions de son exercice durable par tous.
Au-delà de Fontainebleau
Les controverses qui traversent la forêt de Fontainebleau montrent qu’il ne suffit pas de s’accorder sur les faits ; encore faut-il s’entendre sur les catégories à travers lesquelles nous les interprétons. Sport, nature et liberté ne sont pas des évidences intemporelles, mais des constructions historiques, anthropologiques et philosophiques dont l’examen permet de mieux comprendre les débats contemporains.
Au-delà du seul cas de Fontainebleau, cette réflexion invite à repenser notre manière de concevoir les « sports de nature » et, plus largement, l’ensemble des pratiques exercées dans les milieux naturels. À l’heure où le changement climatique fragilise ces milieux et où la fermeture temporaire de certains sites est susceptible de reporter la fréquentation vers d’autres espaces déjà soumis à une forte pression, envisager ces pratiques comme autant de manières d’habiter un milieu conduit moins à opposer liberté et conservation qu’à reconnaître que la conservation constitue la condition même d’une liberté durablement partagée.
Pierre-Arnaud Chouvy est géographe au CNRS, membre du Collectif Respect Bleau. Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.



