La centrale nucléaire de Paks, en Hongrie, est au bord de l'arrêt complet. Trois de ses quatre turbines sont déjà à l'arrêt, et la dernière fonctionne à puissance réduite, faute d'eau en quantité suffisante pour les circuits de refroidissement. Le Danube, qui alimente la centrale, est à un niveau historiquement bas, alors que la région subit une vague de chaleur avec des températures dépassant les 40 °C.
Une vulnérabilité connue, mais ignorée
Pour Paul Dorfman, président du Nuclear Consulting Group, cette situation n'a rien de surprenant : « Ce qui se passe sur le Danube cette semaine est une vulnérabilité parfaitement connue, sans l'ombre d'un doute. Des gens comme moi alertent là-dessus depuis des décennies. » Il cite la Loire, la Meuse, la Garonne, le Rhin et le Danube, tous confrontés à des niveaux critiques.
Le problème n'est pas nouveau, mais son ampleur cette année le rend difficile à ignorer. En Serbie, deux grandes centrales hydroélectriques ne produisent plus qu'à 20 % et 30 % de leurs capacités. En Roumanie, à la centrale de Cernavoda, un réacteur sur deux est arrêté, et la marine a dû dynamiter un affleurement rocheux pour faciliter l'écoulement de l'eau vers le site.
L'impact économique et énergétique
La mise à l'arrêt des centrales hongroises pourrait coûter jusqu'à 632 millions de dollars, selon Paul Dorfman. Plus largement, 34 % des réacteurs européens sont actuellement à l'arrêt en raison des effets du climat. En Hongrie, la centrale de Paks fournit jusqu'à 40 % de l'électricité du pays, et des mesures d'urgence ont été prises : suspension du fret ferroviaire entre 17 h et 22 h, extinction de plusieurs monuments, et appels à la réduction de la consommation.
Le Premier ministre hongrois, Péter Magyar, a prévenu : « Des jours plus critiques nous attendent », alors que le pic de chaleur n'est pas encore passé. La crise dépasse les frontières : « La Hongrie est un énorme problème, la Roumanie aussi, l'Europe de l'Est tout autant. La France, pas tellement pour le moment, mais regardez les prix de l'électricité et voyons ce qui se passe si la vague de chaleur continue… », ajoute Paul Dorfman.
Le double effet de la chaleur
La difficulté tient dans un concours de circonstances : les climatiseurs réclament davantage d'électricité au moment même où certains réacteurs peuvent en fournir moins. « Les impacts climatiques deviennent plus fréquents et plus destructeurs. Les événements extrêmes deviennent la norme, et les mesures de protection existantes sont aujourd'hui obsolètes. Le nucléaire se retrouve donc directement exposé aux effets du changement climatique », explique Paul Dorfman.
Il poursuit : « L'argument nucléaire a largement reposé sur l'idée que le nucléaire pouvait aider face au climat. Malheureusement, qu'on soit pour ou contre, c'est beaucoup trop tard, beaucoup trop cher et beaucoup trop risqué pour répondre aux risques climatiques que nous connaissons. » Interrogé sur la fermeture des vieux réacteurs, il nuance : « Il ne faut pas simplifier à l'excès quelque chose de complexe. Nous savons que nous sommes en difficulté, mais ce qu'il faut retenir, c'est qu'il existe des voies de sortie. »
La solidarité européenne comme solution
Yves Marignac, expert en énergie et nucléaire et porte-parole de négaWatt, souligne l'importance de la solidarité entre pays européens : « La solidarité entre pays européens et la mutualisation de leur système électrique sont un moyen très important de réduction des aléas de ce type. » La France en avait elle-même eu besoin lors des problèmes de corrosion sous contrainte. En Hongrie, le développement massif du photovoltaïque permet également de produire beaucoup pendant les heures les plus chaudes. « Cet épisode montre peut-être pour la première fois à ce point le rôle que les renouvelables peuvent jouer dans cette solidarité », ajoute-t-il.
À défaut de faire remonter le Danube, l'été 2026 aura fait remonter le sujet : « On peut au moins espérer que les gens se soient enfin réveillés sur le fait que nous faisons face à quelque chose de très, très, très difficile et qu'il faut nous organiser », note Paul Dorfman. Jusqu'ici, les vagues de chaleur étaient surtout un problème de consommation ; cet été, elles deviennent aussi un problème de production. Pour l'Europe, c'est une petite différence de vocabulaire et un très gros changement de calcul.



