Des cartels et groupes armés colombiens envoient depuis plus d'un an des hommes sur le front ukrainien pour y acquérir une expérience avancée des drones de combat, avant de les rapatrier avec ce savoir-faire. Selon une enquête du Financial Times, ces combattants sont identifiés puis renvoyés chez eux par les autorités ukrainiennes, mais les candidats reviennent malgré tout.
Des volontaires sous surveillance
Taras Palianytsia, officier du centre de recrutement étranger du ministère ukrainien de la Défense, affirme au quotidien britannique que ces hommes ont été détectés puis renvoyés. Le tri commence parfois directement dans les rangs : un volontaire colombien engagé aux côtés de Kiev a ainsi découvert que certains de ses compatriotes avaient des liens avec le crime organisé en Colombie. Depuis un an, plusieurs tentatives similaires auraient été déjouées, suivant le même schéma : profiter du recrutement de volontaires étrangers pour faire entrer des hommes déjà aguerris, leur faire acquérir des compétences spécifiques sur les drones, puis les récupérer une fois formés.
Kiev, qui apprécie pourtant les combattants colombiens pour leur expérience militaire, doit donc distinguer les volontaires venus se battre de ceux venus surtout apprendre.
Le front comme école à ciel ouvert
L'Ukraine n'a pas été choisie au hasard. En quatre ans de guerre à grande échelle, l'usage militaire des drones y a évolué à une vitesse rare. Les Colombiens présents sur le front peuvent notamment apprendre à piloter des drones FPV (First Person View), très maniables, mais aussi à protéger leurs communications du brouillage électronique. C'est précisément ce qui intéresse les groupes armés colombiens.
Un travailleur humanitaire colombien interrogé en Ukraine par le Financial Times décrit d'anciens paramilitaires, guérilleros et militaires qui apprennent les mêmes techniques. Ce qui l'inquiète le plus, dit-il, reste « le niveau de spécialisation qu'ils acquièrent ».
Les drones, une menace déjà réelle en Colombie
Ce détail compte, puisque les drones sont déjà utilisés contre l'armée en Colombie. Le ministère de la Défense a recensé des centaines d'attaques depuis 2024, souvent menées avec des appareils grand public modifiés. Pendant des décennies, l'État colombien gardait un avantage majeur face aux guérillas et aux réseaux de narcotrafic : la supériorité aérienne. Mais cet avantage n'en est plus un.
Le ministre sortant de la Défense, Pedro Sanchez, résume au Financial Times que « l'industrie du drone a explosé » et que les groupes criminels se sont adaptés.
Contrer les défenses électroniques
Selon le ministre, 96 % des attaques par drone ont été déjouées l'an dernier, notamment grâce au brouillage des fréquences ou à la destruction des appareils. D'où l'intérêt de l'expérience ukrainienne pour contourner ces défenses. Les recruteurs chercheraient notamment à maîtriser des communications plus difficiles à brouiller et des drones reliés par fibre optique, une technologie déjà utilisée en Ukraine.
Pour Bogota, le problème n'est donc plus de découvrir les drones, mais de voir ses adversaires apprendre à mieux les employer.
Une filière déjà bien établie
Cette filière ne part pas de zéro : les Colombiens combattent depuis longtemps loin de chez eux, du Yémen au Soudan du Sud, et l'Ukraine a attiré à son tour de nombreux anciens militaires, séduits notamment par des rémunérations bien supérieures à leurs pensions. Jusqu'à 500 auraient été tués depuis février 2022, selon les chiffres cités par le Financial Times.
Le phénomène inquiète déjà Bogota : en octobre dernier, le président Gustavo Petro avait appelé ses compatriotes à rentrer et son gouvernement a augmenté les soldes militaires pour rendre les départs moins attractifs. Les groupes armés n'ont donc pas eu à inventer une route vers l'Ukraine, elle existait déjà. Ce qui change, c'est que le front peut désormais faire office d'école à ciel ouvert.



