Face à l’ampleur du mégafeu qui embrase la Gironde, l’idée de provoquer des pluies artificielles séduit. Mais cette piste, régulièrement évoquée, se heurte à des réalités scientifiques et météorologiques. Midi Libre a interrogé François-Marie Bréon, physicien et climatologue, ainsi qu’Andrea Flossmann, professeure au Laboratoire de Météorologie Physique, pour démêler le vrai du faux.
Une technique ancienne aux résultats limités
L’ensemencement des nuages consiste à injecter dans l’atmosphère de la neige carbonique ou de l’iodure d’argent afin d’accélérer la formation des gouttes d’eau. Découverte à la fin des années 1940, cette technique a été largement utilisée à l’étranger, notamment en Russie et en Chine. Elle a servi à garantir un ciel dégagé lors des Jeux olympiques de Moscou en 1980 et de Pékin en 2008, comme le rapporte The Guardian.
En France, l’usage est essentiellement agricole : il s’agit de protéger les cultures et les vignobles de la grêle. La Gironde compte d’ailleurs plus de 130 sites d’ensemencement dédiés à la protection de ses vignobles.
Impossible de déclencher la pluie sur un sol sec
Interrogé sur la possibilité de faire tomber la pluie au-dessus des incendies, François-Marie Bréon est catégorique : « Quand les conditions météorologiques sont aussi sèches, c’est impossible. » Il explique qu’un nuage doit être « prêt à pleuvoir » pour que l’ensemencement ait un effet. « Un nuage qui ne veut pas pleuvoir ne peut pas être provoqué », ajoute-t-il.
Andrea Flossmann abonde : « L’ensemencement contre les feux, je suis réticente à cause de la situation de la zone sinistrée. Le sol est très sec au Sud-Ouest. Or, pour créer de la pluie, il faut de l’humidité dans le sol. » Même si l’humidité apportée par l’océan Atlantique, proche, pourrait sembler favorable, elle ne suffit pas à compenser la sécheresse extrême des sols.
La fumée du mégafeu empêche la formation de gouttes
Au-delà de la sécheresse, l’ampleur du feu constitue un deuxième obstacle. Le mégafeu girondin a généré d’importants nuages de fumée, qui ne sont pas des nuages de pluie. Andrea Flossmann précise : « Même avec de l’humidité naturelle ou artificielle, les particules de fumée sont trop importantes dans l’air. Au mieux, l’ensemencement d’un nuage de fumée va créer des gouttelettes, mais elles seront trop petites pour devenir de la pluie. »
De plus, l’oxygène, présent en quantité illimitée dans l’air, « aspire l’humidité autour de la zone de feu », ce qui rend impossible la formation de précipitations, du moins tant que le feu fait rage.
Un nuage ne se crée pas, il se booste
L’une des idées reçues consiste à penser que l’on peut créer un nuage de pluie en amont d’un incendie. Andrea Flossmann corrige : « On ne sait pas créer un nuage de pluie ! On peut booster un nuage existant, mais pas le créer. »
François-Marie Bréon ajoute un autre bémol d’ordre environnemental : « Si on lance un grand plan d’ensemencement, il y a un risque pour l’environnement à prendre en compte. La neige carbonique n’est pas un problème car c’est du CO2, il y en a déjà dans l’air. En revanche, l’iodure d’argent présente un risque, notamment pour les sols. »
Faut-il attendre une pluie naturelle ?
Dans ces conditions, la solution la plus réaliste reste d’attendre une perturbation naturelle. Mais là encore, la prudence est de mise. Andrea Flossmann souligne que si une dépression se forme et s’approche de la Gironde, elle pourrait ne pas changer la situation : « Concrètement, le mégafeu est composé d’une fumée trop importante qui va englober la dépression et ne pas modifier la nature des conditions météo. »
En conclusion, l’ensemencement des nuages n’est pas une science exacte. Si la technique peut être utile pour lutter contre la grêle, elle ne constitue pas une arme miracle face aux mégafeux. Les experts invitent donc à concentrer les efforts sur la prévention et les moyens de lutte terrestres et aériens, en attendant que la météo apporte enfin une pluie naturelle.



