Le Conseil d'État a annulé le décret sur le renouvellement des forêts, estimant que son « incidence significative sur l'environnement » aurait dû faire l'objet d'une consultation publique. Cette décision remet en cause la promesse d'Emmanuel Macron de planter un milliard d'arbres en dix ans, un objectif ambitieux mais vivement contesté par les ONG et les scientifiques.
Une promesse séduisante mais contestée
En 2023, le président Emmanuel Macron a annoncé vouloir renouveler 10 % de la surface forestière française en plantant un milliard d'arbres d'ici 2032. Ce chantier colossal, estimé entre 8 et 10 milliards d'euros, visait à renforcer le puits de carbone français, alors que la forêt hexagonale souffre des incendies et des sécheresses. Pourtant, cette annonce a été accueillie fraîchement par de nombreux forestiers, scientifiques et défenseurs de l'environnement.
« Ce chiffre est un excellent coup de com, mais il traduit une approche comptable et simpliste de la forêt », dénonce Sylvain Angerand, membre de l'ONG Canopée. Selon lui, ce plan risque d'encourager les coupes rases, une pratique brutale qui consiste à abattre tous les arbres d'une parcelle pour replanter en monoculture. Or, les coupes rases libèrent le carbone stocké dans le sol et nuisent à la biodiversité.
Une forêt française en souffrance
L'état des forêts françaises est préoccupant. En dix ans, la mortalité des arbres a augmenté de 80 % et leur capacité d'absorption du CO₂ s'est effondrée de moitié. Dans la forêt de Tronçais, 15 à 20 % des jeunes chênes meurent avant maturité à cause du manque d'eau. Dans le Grand Est, les scolytes prolifèrent et déciment les épicéas, au point que certaines forêts émettent désormais du CO₂. « Au rythme actuel, les forêts françaises pourraient émettre plus de carbone qu'elles n'en absorbent dès 2026 », avertit le climatologue Philippe Ciais du CEA.
Au niveau mondial, la situation est encore plus alarmante : selon une étude récente, les forêts et les sols n'ont absorbé qu'entre 1,5 et 2,6 milliards de tonnes de CO₂ en 2023, contre 9,5 milliards en 2022.
Une politique forestière controversée
Le plan de relance de 2020, qui prévoyait déjà de planter 50 millions d'arbres en deux ans, a largement financé des coupes rases, selon Canopée. En 2023, un rapport du Conseil supérieur de la Forêt et du Bois (CSFB) a confirmé que les plantations après coupes rases seraient privilégiées pour atteindre l'objectif d'un milliard d'arbres. Le ministère de l'Agriculture assure que seuls les arbres « dépérissants » seront coupés, mais ces critères sont contestés. Sylvain Angerand craint un « effet d'aubaine » : des propriétaires pourraient sacrifier des arbres sains pour toucher des subventions. « Le gouvernement se sert du climat comme d'un prétexte pour mener un grand remembrement », accuse-t-il, estimant que l'objectif sert surtout l'industrie du bois.
Des alternatives plus douces existent
Face à ce modèle, des forestiers comme Nicolas Luigi, ingénieur à la tête d'AviSilva dans les Alpes-de-Haute-Provence, prônent une « sylviculture mélangée à couvert continu » (SMCC). Cette approche privilégie la diversité des essences, la régénération naturelle et des coupes limitées. « C'est en complexifiant les écosystèmes, et non en les uniformisant, qu'on les rendra plus résilients », explique-t-il. La SMCC permet de maintenir la fraîcheur sous les arbres et de se prémunir contre les incertitudes climatiques. Nicolas Luigi ne coupe jamais plus de 15 à 20 % du volume d'une parcelle et favorise les plantations d'enrichissement plutôt que les coupes rases.
Les résultats des reboisements massifs sont d'ailleurs décevants : deux ans après le plan de relance de 2020, 38 % des arbres plantés étaient déjà morts. Pour Nicolas Luigi, « il ne s'agit pas de renoncer à agir, mais de le faire avec prudence et discernement ».
Un changement de paradigme nécessaire
La SMCC gagne du terrain, y compris à l'Office national des forêts (ONF). « C'est la meilleure option pour se prémunir contre le changement climatique », affirme Claire Nowak, responsable du service forêts à l'ONF. Mais cette approche se heurte à des obstacles économiques et politiques. Elle exige une rentabilité à long terme, incompatible avec les exigences de l'industrie du bois. « On ne voit pas la forêt seulement comme un stock de bois, mais aussi comme un capital dont il faut prendre soin », souligne Nicolas Luigi. Pour lui, il est temps de changer de paradigme et d'accepter de « lâcher un peu prise » face à la nature.



