L'appel à la nature, vous connaissez ? Non, il ne s'agit pas d'une suite du roman L'appel de la forêt de Jack London. Ce terme désigne un type d'argument fallacieux particulièrement vicieux, qui exploite divers biais cognitifs.
L'appel à la nature en deux mots
L'argument d'appel à la nature repose sur un raisonnement simple : ce qui est naturel est plus souhaitable et/ou plus bénéfique que ce qui a été créé par l'homme.
Qui se sert de l'appel à la nature ?
En premier lieu, les agences marketing : de même que l'appel à la tradition, l'appel à la nature est employé à tour de bras dans les campagnes publicitaires. En second lieu, les promoteurs de pseudo-sciences et, en particulier, de pseudo-médecines. L'appel à la nature sert aussi en politique : notamment pour justifier la consommation de viande, les hiérarchies sociales ou les inégalités économiques.
Pourquoi on y croit ?
En sus d'être un argument fallacieux, l'appel à la nature est un biais cognitif. Qu'il s'agisse de produits médicaux ou alimentaires, plusieurs études ont montré que les patients et consommateurs ont tendance à favoriser ceux qui sont labélisés « naturel », même lorsqu'on leur explique que leurs bénéfices sont nuls, voire, pour un traitement médical, qu'il comporte davantage de risques que son équivalent synthétique. Ce biais repose sur un ensemble de facteurs, parmi lesquels :
- l'arbre qui cache la forêt (les scandales sanitaires liés aux produits synthétiques masquent la majorité des cas où ceux-ci sont inoffensifs) ;
- le biais d'essentialisme (l'idée selon laquelle ce qui préexiste à l'homme est forcément meilleur que ce qui a été créé par celui-ci – d'une certaine façon, on substitue le mot « nature » au mot « dieu ») ;
- l'illusion d'authenticité (comme « naturel » et « tradition », le terme « authentique » a un fort impact marketing, et la nature est perçue comme authentique) ;
- la désinformation (y compris de la part des grands médias, qui mettent souvent science et pseudo-sciences sur un pied d'égalité dans les débats) ;
- le « choc du futur » (depuis deux siècles, le monde change bien plus vite que notre capacité sociocognitive à nous adapter à ces changements : on se retranche donc vers ce qui est perçu comme « valeur sûre »).
Pourquoi c'est bidon ?
Il suffit de creuser deux minutes pour se rendre compte que de nombreux éléments naturels sont nocifs pour la santé humaine (et, en toute logique, rejetés par les promoteurs de l'appel à la nature eux-mêmes). Pour n'en citer que quelques-uns : le radon, les virus, les mycoses, le cyanure, le cancer, les champignons vénéneux, les maladies génétiques, les moustiques.
Sur le plan sociopolitique, ce n'est pas mieux. Pour les animaux comme pour nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, souffrir régulièrement de la faim, du froid ou des attaques de prédateurs est une norme naturelle. C'est aussi le cas de la domination hiérarchique, avec toutes les dérives qu'elle est susceptible d'entraîner. Et au risque de gâcher la fête en le disant, l'exercice de la violence et de la coercition sexuelle sont, chez les êtres humains, des pulsions naturelles : malgré cela (et heureusement), le viol, les violences volontaires et le meurtre sont réprimés par la loi.
Comment s'en prémunir ?
La conclusion de tout ça est la même que pour l'appel à la tradition : oui, une chose naturelle peut être bénéfique ou souhaitable, mais le cas échéant, ce n'est pas parce qu'elle est naturelle.



