La croyance en un monde juste n'est pas un impératif moral, mais un biais cognitif, c'est-à-dire une erreur de raisonnement. Cette conviction, répandue dans les grandes religions comme dans les blockbusters hollywoodiens, postule que les gentils sont récompensés pour leurs efforts et les méchants punis pour leurs fautes. Pourtant, l'Histoire a démontré à maintes reprises que l'existence des êtres pieux se termine parfois très mal, tandis que les auteurs des pires exactions finissent parfois la leur en paix. Malgré cela, nombreux sont ceux qui croient, en leur âme et conscience, que chacun reçoit ce qu'il mérite.
Une croyance étudiée depuis 1966
Si l'idée d'un monde juste est débattue de longue date, ce n'est qu'en 1966 qu'un psychologue américain, Melvin J. Lerner, tente de mesurer le degré de croyance que l'on porte à cette idée. Ses expériences sont révélatrices : face à une punition perçue au départ comme excessive, la plupart des sujets finissent par blâmer la victime. Ces expériences, et d'autres qui s'en sont inspirées, ont été répliquées à de multiples reprises, avec un constat similaire.
Des conséquences concrètes sur la perception des victimes
Cette croyance a des conséquences notables. On connaît l'exemple de la victime de viol à qui l'on demande comment elle était habillée, comme si le fait de porter une minijupe reportait la responsabilité d'un acte criminel sur la victime. Qu'il s'agisse de crimes sexuels, d'actes de violence, de harcèlement scolaire ou au travail, de précarité, de pauvreté, voire de maladie, les expériences démontrent une tendance répandue à conclure que la victime « l'a bien cherché ». Inversement, le succès est attribué au mérite, alors qu'en réalité, le hasard y est souvent pour beaucoup.
Une illusion rassurante face à l'arbitraire du réel
Les psychologues se sont penchés sur cette question. Parmi les hypothèses qui dominent, celle selon laquelle la croyance en un monde juste est rassurante. Face à un réel imprévisible, arbitraire, parfois cruel, elle donne une illusion de contrôle et de sens. Elle permet de soulager la douleur ressentie face à la souffrance d'autrui et de réduire notre culpabilité lorsque l'on y contribue. C'est une forme de déni qui persiste malgré les preuves du contraire.



