Deezer franchit un cap historique avec son premier bénéfice net en 2025
Après des années de lutte dans un marché dominé par les géants, le service de streaming musical français Deezer réalise une performance historique. Pour la première fois depuis sa création, l'entreprise affiche un résultat net positif en 2025, marquant un tournant décisif dans son développement. Cette réussite financière intervient sous la direction d'Alexis Lanternier, ancien dirigeant d'Amazon, Lazada (groupe Alibaba) et Walmart, qui a imprimé une nouvelle orientation stratégique à la plateforme.
Une stratégie recentrée sur la rentabilité et l'innovation
Le PDG de Deezer a délaissé la course effrénée aux abonnés mondiaux pour se concentrer sur la rentabilité et l'innovation technologique. Le chiffre d'affaires reste stable grâce à une progression forte de l'activité directe, compensant la fin du partenariat important avec Mercado Libre en Amérique du Sud. L'entreprise a dégagé 10 millions d'euros de résultat opérationnel (Ebitda ajusté), contre une perte de 4 millions d'euros en 2024, avec un flux de trésorerie positif et un coussin de trésorerie de 65 millions d'euros.
Face aux 290 millions d'abonnés de Spotify, Deezer revendique environ 9,1 millions d'abonnés. La croissance vient principalement du direct : 3,8 millions en France (+8,6%) et 1,9 million hors France (+7,7%). Les partenariats, quant à eux, passent de 4,4 à 3,4 millions. "Deezer n'est pas dans une logique de course à la taille", explique Alexis Lanternier. "On veut générer de la croissance en générant du cash."
La différenciation par la défense des artistes et la technologie
La stratégie de Deezer repose sur trois piliers principaux : la défense des artistes face aux dérives de l'intelligence artificielle, le modèle de rémunération "artist-centric" et l'offensive sur le marché de la "music tech". La plateforme, détenue à 4,3% par le holding Artemis (propriétaire du Point), se positionne comme l'acteur respectueux des artistes humains, engagé contre les dérives de l'IA.
Les deux marchés structurants restent la France et le Brésil, où Deezer dispose d'une masse critique et d'une reconnaissance forte. L'Allemagne et le Royaume-Uni sont davantage des marchés de niche. La pénétration payante reste faible, autour de 30% en France et 20% au Brésil, laissant un potentiel important de développement.
L'offensive sur le marché de la music tech en marque blanche
La nouvelle stratégie post-rentabilité inclut le développement d'un nouvel axe stratégique : la vente de technologie musicale en marque blanche. Deezer propose désormais ses solutions technologiques à d'autres acteurs, avec des services "powered by Deezer" mais invisibles pour l'utilisateur final. Des partenariats existent déjà avec Sonos pour la radio intégrée, les playlists automatiques, la publicité et la gestion des ayants droit.
L'entreprise développe également des solutions pour les lieux publics et commerciaux, et commercialise sa technologie de détection de contenus IA auprès d'acteurs comme la Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). "Ce sont des marchés significatifs, avec peu de concurrence directe", souligne le PDG.
La lutte contre la fraude à l'IA pour protéger les artistes
Deezer distingue deux types d'intelligence artificielle dans le domaine musical. D'un côté, la "mauvaise IA" génère des titres à la chaîne, sans valeur artistique, liés à la fraude. Des comptes pirates infusent des milliers de chansons dans les algorithmes pour capter des royalties. La plateforme détecte et exclut ces contenus depuis plus d'un an, avec des résultats significatifs.
Sur l'ensemble du catalogue, 8% des streams sont frauduleux. Sur les chansons générées par IA spécifiquement, le taux de fraude atteint 70% en moyenne, et peut monter jusqu'à 85%. En les retirant, Deezer protège les revenus des artistes. Sans ce travail, seulement 62% des revenus iraient aux vrais artistes, contre 70% chez Deezer.
De l'autre côté, l'IA comme outil créatif représente moins de 1% des streams, mais est en progression. Beaucoup d'artistes l'utilisent déjà. Le vrai problème reste la licence, car ces outils ont été entraînés sur des catalogues sans accord clair avec les labels ou les sociétés de gestion.
Le modèle "artist-centric" et la transparence
Contrairement à d'autres plateformes, Deezer applique un modèle "artist-centric" qui double la valeur d'un stream dès qu'un utilisateur va activement chercher la musique ("active boost"). Si un auditeur cherche le nouveau titre d'un artiste ou l'ajoute à ses favoris, la rémunération est doublée. La plateforme limite aussi l'impact des utilisateurs les plus importants qui écoutent via des bots, pour que chaque abonnement rémunère réellement les artistes écoutés.
Concernant les prix, des hausses sont probables sur le marché. "La musique streamée n'est pas assez rémunératrice pour les artistes", explique Alexis Lanternier. "Les prix n'ont pratiquement pas augmenté pendant 15 ans, cela fait seulement 2 à 3 ans que ça commence. Le coût par heure d'écoute est deux fois inférieur à celui de la vidéo."
Adapter l'expérience aux nouvelles attentes des jeunes
Les jeunes auditeurs veulent reprendre le contrôle de l'algorithme, personnaliser leur expérience et créer du lien entre le digital et le physique. Deezer répond à ces attentes avec plusieurs innovations :
- Aucune playlist sponsorisée, contrairement à certaines plateformes concurrentes
- La fonction "Flow" permet d'ajuster très finement les recommandations
- Personnalisation avancée de la bibliothèque et de la page d'accueil
- Création de lien réel via le Deezer Club avec places offertes, rencontres exclusives et concours
La plateforme sponsorise également des festivals majeurs comme Garorock, Les Francofolies de La Rochelle, Les Vieilles Charrues ou le Rose Festival, et travaille avec des grandes salles comme Paris La Défense Arena ou la LDLC Arena à Lyon.
La vision pour les cinq prochaines années
Dans cinq ans, Deezer continuera à creuser son sillon avec une croissance organique, une différenciation accentuée et une mise en valeur des artistes humains. La plateforme aura fait de son activité "Music Tech" un nouveau pilier significatif, pour ne pas dépendre uniquement de l'abonnement grand public. "Il y a de la place pour des acteurs comme nous", conclut Alexis Lanternier, "à condition d'être forts localement et d'avoir une proposition claire."
Côté usages, la musique urbaine reste numéro 1 mais recule légèrement. On observe un regain de variété française avec la Star Ac, et une progression modeste des artistes féminines – autour de 28% des streams. La stratégie de Deezer semble ainsi parfaitement alignée avec les évolutions du marché et les attentes des nouvelles générations d'auditeurs.



