Chef Peper : le militaire influenceur qui dépoussière l'armée
Chef Peper : le militaire influenceur qui dépoussière l'armée

Il a définitivement troqué le fusil d’assaut pour un téléphone portable. Avec sept millions d’abonnés sur différents réseaux sociaux (dont 3,1 millions sur TikTok), Chef Peper est un « influenceur militaire » qui vient dépoussiérer la communication de la « Grande Muette ».

Déployé en Guyane en 2021 pour lutter contre l’orpaillage illégal, le sergent-chef du 2e régiment d’infanterie de marine (2e RIMa) se découvre un talent pour la vidéo humoristique. Les fils du colonel adorent, tout comme les orpailleurs que le Chef Peper doit traquer dans la jungle. Les conditions sont spartiates comme en témoigne une de ces vidéos sur la « douche » au bivouac : une palette, une nourrice à eau et une bouteille en plastique découpée. Sans oublier serpents, araignées et même un jaguar sur une piste.

Mais que serait ce Marsouin sans sa « base arrière », sa compagne Fanny, ses enfants, Kim, Aaron et Kiara ? Ils sont régulièrement mis en avant avec un message clair : la vie de famille n’est pas incompatible avec une vie militaire, même si cela implique souvent des sacrifices. Son livre, coécrit avec Guillaume Malkani, PEPER, le militaire influenceur (Mareuil Éditions), revient sur ses 18 ans de service.

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Interview de Chef Peper

Comment est venue l’idée de ce livre ?

Elle vient d’une collaboration avec Guillaume Malkani (coauteur, officier et cadre de l’association Vétérans de France). Il m’en a parlé il y a deux ans, mais c’était hors de question à l’époque car j’étais encore en activité. J’ai laissé mûrir la chose. Il y a un an, au moment où je quittais l’armée, le timing est devenu idéal. Je voulais laisser une vraie trace, quelque chose de plus concret qu’une simple vidéo. Il existe beaucoup d’ouvrages sur les forces spéciales, mais assez peu sur les « gars de la régulière ». Je voulais qu’on sache ce qu’il se passe réellement dans une compagnie de combat.

On connaît le Chef Peper avec vos vidéos humoristiques. On découvre aussi vos missions, notamment en Centrafrique où vous racontez des scènes très dures, ou en Guyane.

J’ai l’impression que personne ne parle de la Centrafrique, il y a très peu de retours d’expérience alors qu’il y a eu énormément de syndromes post-traumatiques. En Guyane, c’est la mission Harpie contre l’orpaillage illégal. C’est ultra-opérationnel, mais comme il n’y a pas d’ennemi désigné comme au Mali ou en Afghanistan, on en parle moins. Pourtant, il y a des morts, des blessés contre des bandes armées.

Vous racontez notamment cette scène en Centrafrique : un milicien qui vous menace avec un arc.

On établit toujours des « cas conformes », on prévoit tout ce qui peut arriver. Mais je n’avais jamais imaginé être attaqué à l’arc, à bout portant, au milieu de la population civile. C’était totalement non conforme. Dans ces moments-là, l’humour noir devient une béquille. Si vous voyez 50 cadavres dans la journée, vous devez vous mettre une carapace. On rigole de choses qui sembleraient horribles à un civil, mais c’est ce qui nous permet de tenir.

Vous accordez dans vos vidéos une place importante à ce que vous appelez « la base arrière », c’est-à-dire la famille.

C’est un sujet qui tient à cœur à tous les militaires. Nos médailles, ce sont nos femmes, ou nos maris, qui devraient les porter. La base arrière, c’est la personne qui reste, qui gère les factures, les enfants et le quotidien pendant qu’on est déployé 150 à 250 jours par an. On casse aussi les idées reçues. Oui, on peut avoir une vie de famille à l’armée, mais c’est un compromis. Il faut trouver la bonne personne, celle qui accepte ces absences.

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Vous expliquez dans votre livre que vous avez toujours été un peu le « drôle » de la classe ou de la promo. Pourquoi ne vous êtes-vous mis aux vidéos humoristiques que lors de votre mission en Guyane et pas avant ?

Je n’en ressentais pas le besoin avant à vrai dire. C’est ma compagne Fanny qui était sur les réseaux. Je faisais des blagues à l’armée, autour du feu ou en chambre. Ça passait d’autant mieux qu’en étant première classe ou caporal, on peut se permettre de faire des vannes. En montant en grade, c’est plus difficile car on doit représenter la structure du chef. Il faut rire aux bons moments. On doit commander, être sérieux, puis on peut rigoler. On s’adapte toujours à son auditoire. Mais j’ai toujours gardé cet humour. Au départ, je ne voulais pas me mettre sur les réseaux car il n’y avait pas de militaires dessus. C’était difficile de savoir comment cela serait accueilli par les chefs. C’est pour ça que pendant deux ans, avant de porter le treillis, je me faisais passer pour un paysagiste ou un bûcheron.

Comment la hiérarchie a-t-elle réagi ?

Mon colonel en Guyane a découvert mes vidéos parce que ses enfants me suivaient. Il était très ouvert. Il a vu que je montrais les coulisses, pas l’opérationnel sensible. Aujourd’hui, « influenceur des armées » est un terme officiel, cadré par une note de service. Je collabore avec le recrutement de l’armée de Terre. Lors de mon dernier passage au 2e RIMa, 100 % des jeunes me connaissaient et plus de la moitié s’étaient engagés grâce à mes vidéos. On n’est pas sur de « l’influenceur Dubai », c’est vraiment spécifique au monde militaire.

Il y a quand même une « hygiène numérique » à avoir, vous ne pouvez pas tout montrer ?

C’est primordial. Au début, je n’avais pas de limites claires, j’aurais pu être puni. Je pense que j’ai été épargné parce que j’avais déjà des millions d’abonnés. Les chefs se sont dit que si j’avais une telle communauté, c’est que je ne faisais pas n’importe quoi. Mais on ne peut pas laisser tous les jeunes faire ça sans cadre. Il faut se demander : « Quelle cause je sers ? » et « est-ce que je ne dessers pas l’institution ? ».

Vous racontez aussi qu’en Guyane, les orpailleurs vous ont reconnu.

Oui, c’était atypique ! Normalement, ils essaient de tout cacher et de s’enfuir. Là, ils se sont arrêtés et ont crié « Peper ! ». C’est la seule fois où je n’ai pas eu besoin de courir. Ils sont très TikTok en forêt. Parfois, j’arrivais même à deviner où ils étaient en regardant leurs vidéos. On a même utilisé les réseaux pour faire passer des messages. Une fois, on a brûlé huit quads et on l’a mis sur les réseaux sachant qu’ils regardaient. On a vu ensuite leurs propres vidéos montrant les quads fumant le long du fleuve.

Et ce terme de « militaire influenceur », quelles obligations cela implique-t-il ? Vous êtes toujours sous contrat ?

J’ai fait ma reconversion et j’ai créé une société d’influence pour collaborer avec des marques ou être payé par les plateformes. L’armée peut aussi m’employer via ma société. Mais je fais aussi des choses gratuitement, comme mon séjour de quatre mois au 2e RIMa actuellement. Comme je suis encore en reconversion, j’ai toujours le statut militaire et je pourrais porter le treillis. J’évite pour que les gens comprennent que je n’appartiens plus à un régiment, mais au tir par exemple, je porte le treillis. Je reste aussi mobilisable pendant 5 ans dans la réserve opérationnelle (RO2).

Aujourd’hui, combien êtes-vous de « militaires influenceurs » ?

Il y a le major Gérald à la Légion, l’adjudant Eugénie dans le sport, la brigadière-chef Cindy qui travaille dans la communication. Il y en a d’autres spécialisés dans les drones ou les transmissions. On est peut-être une petite dizaine maintenant, chacun avec son style.

Après 18 ans de service, pourquoi avoir choisi de quitter l’armée ?

C’est un cheminement. On se pose souvent la question au cours de sa carrière. Souvent, les militaires partent entre 9 et 11 ans de service, ou alors ils attendent 17 ans et demi pour la retraite immédiate. La vie de famille est compliquée : une compagnie de combat, c’est 150 à 200 jours d’absence par an. J’ai loupé énormément de choses avec mes enfants, Kim, Aaron et Kiara. Le fait de ne pas avoir eu le séjour que je voulais après 15 ans de service a aussi joué. On ne choisit pas ses missions, ses séjours, ni ses opérations. Je ne voulais pas devenir aigri. Et physiquement, on sent qu’on baisse un peu. Le but d’un chef, c’est d’être toujours devant les autres.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui hésite à s’engager à cause de sa vie de couple ?

Je lui dirais de bien réfléchir. J’ai vu trop de gars arrêter pour une copine et le regretter amèrement quelques mois plus tard. Il faut que ce soit un échange dans le couple. Servir, c’est beau, que ce soit pour un an, trois ans ou une carrière complète. L’armée apporte une structure et une expérience que vous ne trouverez nulle part ailleurs.

PEPER, le militaire influenceur, Peper et Guillaume Malkani (Mareuil Éditions, 225 p., 21 euros).