Café en entretien d'embauche : la polémique qui divise recruteurs
Café en entretien : la polémique qui divise

Une vidéo virale d'une recruteuse américaine, Caitlin Wehniainen, a relancé le débat sur les codes vestimentaires et comportementaux en entretien d'embauche. Dans cette séquence, elle affirme qu'un candidat de la génération Z arrivant avec un café glacé donne une impression de désinvolture, comme si l'entretien n'était qu'une étape parmi d'autres dans sa journée. Interrogées par 20 Minutes, quatre professionnelles françaises du recrutement estiment que ce n'est pas une faute grave, mais appellent à la prudence tactique.

Une réaction jugée excessive par les expertes

Karine Trioullier, connue sous le pseudonyme Career Kueen sur les réseaux sociaux, est catégorique : « Non, ce n'est pas grave du tout. Ce n'est pas du tout du même ordre qu'arriver en retard, par exemple. » Selon elle, cette réaction de rejet trahit surtout les tensions d'un marché du travail hyper-concurrentiel. « Quand on a beaucoup de gens qui pourraient faire très bien le poste, on donne encore plus d'espace à des codes complètement désuets, subjectifs, qui n'ont rien à voir avec la prédiction de la performance », souligne-t-elle.

Mariam Khattab, directrice générale du cabinet de recrutement Mozaik RH, partage cet avis : « S'il venait avec son café, honnêtement, ça ne me choquerait pas. Et en règle générale, je propose de l'eau ou du café. » Pour elle, se focaliser sur ce genre de détail fait dévier de l'objectif principal de la rencontre. « S'arrêter au café, ça me paraît quand même être un peu léger quand on est recruteur. »

Des biais cognitifs à contrer

Les expertes pointent l'impact des biais cognitifs dans le recrutement. Mariam Khattab évoque « un candidat qui a une tenue qu'on estime ne pas être suffisamment à la hauteur, un candidat qui vient avec les cheveux mouillés ou qui a une main soi-disant molle » comme autant de jugements subjectifs. Florestine Quinsat, ex-recruteuse et fondatrice de Boost-talent, renchérit : « Un recruteur mal formé qui n'est pas au fait des biais va estimer que ce n'est pas professionnel, alors que les compétences n'ont rien à voir avec le gobelet. »

Karine Trioullier y voit aussi un enjeu de discrimination lié à la maîtrise des codes implicites en entreprise. « Selon là où tu as grandi, ce que tu as étudié, on ne t'explique pas certains codes qui sont, au moment de l'embauche, très importants dans la culture de certaines boîtes et qui pèsent parfois assez lourd, encore aujourd'hui. » Mariam Khattab rappelle d'ailleurs qu'en France, la loi de 2017 impose aux entreprises de plus de 300 collaborateurs de former leurs équipes au recrutement non discriminant afin de contrer ces mécanismes inconscients.

Des conseils de prudence tactique

Si ce n'est pas une faute grave, les professionnelles recommandent tout de même d'éviter de prendre des risques inutiles. Florestine Quinsat conseille : « Mon conseil aux candidats, c'est d'éviter d'ajouter des biais pour mettre toutes les chances de ton côté. » Amandine Ruas, coach professionnelle, abonde dans ce sens : « On cherche à mettre toutes les chances de son côté. Si l'on cherche un emploi et que l'enjeu est important, je conseillerais simplement de boire son café avant d'entrer et d'arriver les mains libres. »

La coach souligne également des aspects pratiques : avoir les mains prises pour saluer son interlocuteur ou chercher où poser son gobelet peut bousculer la fluidité des premières secondes. Un détail qui peut faire la différence dans un entretien.

Un filtre de recrutement dans les deux sens

Le gobelet pourrait aussi servir de test pour le candidat. Amandine Ruas avance : « Si un candidat recherche précisément une entreprise très informelle avec une culture où chacun peut vraiment venir comme il est, il peut aussi considérer la réaction de l'entreprise comme une information. » Elle précise que cette posture est plus facile pour les profils très recherchés.

Karine Trioullier confirme : « L'entretien, ça fonctionne dans les deux sens. Si tu as l'info que l'entreprise est horripilée par le fait que tu sois venu avec un café latte et que le candidat est horripilé de savoir que l'entreprise est choquée par ça, les deux reçoivent l'information qu'ils ne sont pas compatibles. » Ainsi, cette polémique révèle finalement un enjeu plus large : celui de l'adéquation entre les valeurs du candidat et celles de l'entreprise, au-delà des apparences.