Huit jeunes sur dix redoutent une vie plus difficile que celle de leurs parents, selon une récente étude de l'Université Aix-Marseille. Les raisons ne manquent pas : l'intelligence artificielle qui ravage les emplois des juniors, la perspective d'une nouvelle guerre mondiale, la montée des extrêmes, la crise immobilière, la planète qui étouffe. Mais être jeune avant, était-ce réellement plus facile ? Petit tour d'horizon post-Seconde Guerre mondiale.
Les années 1950 : trop tôt pour être vraiment heureux
À peine sortie de la guerre, la France et ses décombres auraient pu représenter une superbe opportunité économique. Tout est à reconstruire, de quoi facilement trouver du travail. Mais au-delà des conditions de vie encore très rudes, le fruit de ce travail ne va pas encore dans les poches des travailleurs. « Des investissements très lourds sont faits et les bénéfices sont constamment réinvestis, sans se répercuter sur les salaires », rappelle Louis Chauvel, sociologue à l'université du Luxembourg et auteur de Le destin des générations : structure sociale et cohortes en France au XXe siècle (PUF, 1998).
De quoi envier les jeunes d'encore bien avant, ceux qui ont vécu leurs 20 ans à la Belle Époque dans une ambiance légèrement plus prospère, et à l'ambiance beaucoup plus festive.
Les années 1960 : jackpot
« Les premiers super chanceux du XXe siècle sont ceux qui atteignent l'âge de 20 ans dans les années 1960 », assure Louis Chauvel. Fini la jeunesse qui a connu les tranchées, la Seconde Guerre mondiale ou la France en ruines. Pour ces jeunes qui ont décroché le ticket gagnant, cependant, tout ne fut pas rose. « C'est une génération née dans les décombres, qui a connu à la naissance la polio, la tuberculose et la misère », rappelle le sociologue.
Mais là où ceux qui ont eu 20 ans en 1950 sont arrivés dans une France encore trop ravagée pour prospérer, les vingtenaires des années 1960 sont arrivés à l'âge adulte lorsque « les Trente Glorieuses faisaient vraiment du rendement », poursuit l'expert. Passé un service militaire un poil relou (mais déjà moins exécrable après la fin de la guerre d'Algérie), le salaire peut augmenter très, très vite. Et le niveau de vie avec. Plus beau symbole : la voiture, « qui a été la quête de toute une vie de leurs parents et qui est souvent acquise pour eux avant la fin de la vingtaine ».
Les années 1970 : bienvenue au paradis
Les années 1960 en mieux ? Pas loin. « Mai 68 est passé pour faire taire les derniers vieux grincheux », sourit Louis Chauvel. Place aux investissements et à toute la jeunesse. Maxime Sbaihi, économiste et auteur de Les Balançoires vides (L'Observatoire, 2025), note aussi une tendance générale : « Les jeunes d'avant vivaient dans une France de jeunes. C'était eux le poids électoral, vers eux que les décisions étaient prises et les aides versées. »
Les allocations familiales sont notamment là pour aider les jeunes adultes à fonder une famille. « Elles pouvaient représenter un tiers du pouvoir d'achat d'une famille modeste, c'est dire leur poids », poursuit Louis Chauvel. Le niveau de vie est rapidement confortable : « Les salaires étaient extrêmement hauts et le prix du logement extrêmement bas », continue le sociologue. Alors bien sûr, l'habitat n'est pas forcément très agréable et n'a pas les standards d'aujourd'hui, « mais il est très facile d'accès. »
Conséquence selon le sociologue : les années 1970 représentent un « petit paradis des salariés de classe moyenne ». Et puis fatalement, « quand ils comparent leur sort à celui de leurs parents avant trente ans, en 1940, c'est beaucoup mieux », continue le sociologue. Tout va bien en surface mais sans que personne ne le remarque encore, un autre phénomène majeur a lieu. La fécondité s'effondre en seulement dix ans, passant de 2,85 enfants par femme en 1965 à 1,93 en 1975. Ce phénomène va faire chuter le ratio actifs/retraités et faire exploser, des décennies plus tard, les cotisations sociales sur la fiche de paie.
Les années 1980 : premiers déraillements
Ça y est, le début des à-coups. Avec un facteur principal : l'immobilier. Après des années de folles constructions, le logement social de masse commence à patiner, c'est le retour de la lutte des classes. « Évidemment, le patrimoine a toujours compté, mais il va prendre de plus en plus d'ampleur. À partir des années 1980, les tendances divergent de plus en plus selon la classe sociale d'origine. Il est bien plus difficile de bâtir son propre patrimoine », dit Louis Chauvel.
La décennie voit aussi la fin de la période dorée pour la classe ouvrière, avec le début de la désindustrialisation et des fermetures d'usines en masse.
À partir des années 1990 : la lente agonie
Depuis trente ans, « les choses empirent à chaque décennie et il est de moins en moins aisé d'être jeune », souligne Louis Chauvel. Alors évidemment, il faut parler en matière de conditions de vie relatives, rappelle Maxime Sbaihi. En valeur absolue, un jeune d'aujourd'hui a un confort de vie sans commune mesure avec un jeune des années 1960 ou 1970. Salle de bains privative, Internet, téléphone portable… « mais par rapport au reste de la population, sa situation est moins enviable », nuance l'économiste.
Deux crises majeures sont principalement responsables. L'immobilier poursuit son lent déclin et ne fera qu'empirer. « Dans Paris intra-muros, une année de prof avec AGREG équivalait à 9 carrés à l'achat dans les années 1980. Aujourd'hui, il peut se payer seulement 2 mètres et demi », souligne Louis Chauvel.
Pour Olivier Galland, sociologue de la jeunesse, « le chômage des moins de 25 ans a toujours été plus élevé que la moyenne nationale en France. Il n'a jamais été facile d'être jeune. » Lui aussi le rappelle, le niveau de vie n'a cessé d'augmenter, ou dans le pire des cas, de stagner, mais n'a jamais connu de baisse. Seul problème majeur : « La crise immobilière est, elle, un phénomène nouveau. »
Avec le poids des cotisations retraites, le salaire devient de moins en moins rémunérateur. Il fallait quinze ans dans les années 1960 pour doubler son salaire. Il en faut quatre-vingt aujourd'hui, rappelle Maxime Sbaihi. « C'est la fin d'une double promesse à la jeunesse : travailler ne suffit plus à se loger ou à améliorer son niveau de vie. » En conséquence, la pauvreté a changé d'âge. En 2025, 44 % des pauvres ont moins de 30 ans, alors qu'en 1975, 40 % des personnes précaires avaient plus de 65 ans.
Bonus : 1347. Peste noire, famine et guerre de religion dans quelques générations…. Non là, vraiment, c'était une belle année de merde pour être jeune.