Les incendies qui ravagent la Gironde depuis plusieurs jours menacent directement la qualité des futurs millésimes bordelais. Selon les experts de l'Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV), la fumée dégagée par les flammes peut provoquer le « goût de fumée » (smoke taint) dans les raisins, altérant irrémédiablement le vin. Ce phénomène, bien connu en Australie et en Californie, est inédit à une telle échelle dans le Bordelais.
Un risque avéré pour les récoltes
Alors que près de 7 000 hectares ont brûlé dans le département, les vignobles situés à proximité des feux sont particulièrement exposés. Les composés volatils de la fumée, comme les guaïacols et les phénols, peuvent pénétrer la pellicule du raisin et s'accumuler dans les baies. Même si les grappes ne sont pas directement touchées par les flammes, l'exposition prolongée à une fumée dense suffit à contaminer la vendange.
« Nous avons déjà constaté des cas de contamination dans les parcelles les plus proches des incendies », a déclaré Marie-Claire Sébille, œnologue à la chambre d'agriculture de la Gironde. « Les analyses en laboratoire montrent des niveaux de phénols anormalement élevés, ce qui pourrait rendre le vin impropre à la commercialisation si des seuils sont dépassés. »
Des conséquences économiques majeures
Le vignoble bordelais représente une filière de 4,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel. Une contamination généralisée aurait des répercussions désastreuses pour les 6 000 viticulteurs de la région. Les assurances agricoles pourraient ne pas couvrir ce type de sinistre, car le goût de fumée est souvent considéré comme un défaut de qualité et non une perte matérielle directe.
Les autorités locales ont mis en place un fonds d'urgence pour aider les producteurs à réaliser des tests sensoriels et chimiques sur leurs raisins. À ce jour, environ 200 échantillons ont été prélevés, et 30 % présentent des traces significatives de contamination, selon un rapport préliminaire de la Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DRAAF).
Des mesures d'urgence pour limiter l'impact
Pour sauver la récolte, certains viticulteurs ont recours à des techniques de lavage des raisins ou à l'ajout d'activateurs de fermentation qui réduisent les composés phénolés. Toutefois, l'efficacité de ces méthodes reste limitée. Les experts recommandent surtout de retarder les vendanges dans les zones les plus touchées, dans l'espoir que les composés toxiques s'évaporent naturellement.
« La situation est grave mais pas catastrophique », tempère Jean-Baptiste Despujols, président du Syndicat des vins de Bordeaux. « Nous avons encore une fenêtre d'opportunité avant les vendanges. Mais il faut agir vite et avec rigueur. »
Un précédent alarmant
En 2020, des incendies en Californie ont entraîné des pertes de plus de 600 millions de dollars pour les viticulteurs de la Napa Valley, obligés de jeter des milliers de tonnes de raisins. Les experts craignent un scénario similaire en Gironde si les feux ne sont pas maîtrisés rapidement.
La préfecture de la Gironde a annoncé le renforcement des moyens aériens de lutte contre les incendies, avec l'arrivée de deux Canadair supplémentaires. Par ailleurs, une cellule de crise agricole a été activée pour coordonner les actions de soutien aux viticulteurs.



