Le gestionnaire du réseau électrique français RTE maintient son projet de ligne très haute tension (THT) de 225 000 volts entre les postes de Jonquières-Saint-Vincent (Gard) et de Marsillargues (Hérault), malgré une opposition agricole qui ne faiblit pas. Face à des agriculteurs camarguais « à bout de nerfs », RTE a présenté, lors d'une réunion publique le 3 septembre à Saint-Gilles, une version amendée du tracé, accompagnée d'un volet de mesures compensatoires élargi. L'entreprise assure que le projet, long de 28 kilomètres, est indispensable pour sécuriser l'alimentation électrique de la région Occitanie et accompagner la transition énergétique.
Un tracé toujours contesté
Le nouveau tracé, qui s'écarte de quelques centaines de mètres par endroits, ne satisfait pas les opposants. « On nous déplace le problème de quelques centaines de mètres, mais le fond reste le même : cette ligne va mutiler nos exploitations et défigurer un territoire classé à l'UNESCO », dénonce Jean-Pierre Fouché, président de la chambre d'agriculture du Gard, cité lors de la réunion. Les agriculteurs, soutenus par de nombreux élus locaux, estiment que les pylônes de 45 mètres de haut vont entraver l'irrigation, gêner les manœuvres des engins agricoles et nuire à l'image du delta du Rhône.
Des compensations jugées insuffisantes
Pour tenter de désamorcer le conflit, RTE a porté l'enveloppe de mesures compensatoires à 12 millions d'euros, contre 8 millions initialement prévus. Cette somme doit financer des travaux d'enfouissement de réseaux électriques existants, la création de haies et de fossés, ainsi que des aménagements pour la faune et la flore. Mais les opposants jugent ces efforts « cosmétiques ». « Douze millions, c'est de la poudre aux yeux quand on sait que le projet coûte plus de 200 millions d'euros. Et surtout, cela ne compense pas la perte de valeur foncière de nos terres, qui peut atteindre 30 % à proximité des pylônes », affirme Magali Saumade, agricultrice à Vauvert et porte-parole du collectif « Non à la THT ».
Un projet jugé indispensable par RTE
RTE, de son côté, martèle que cette infrastructure est essentielle. « La ligne permettra d'éviter un risque de black-out dans l'Ouest de l'Occitanie d'ici 2030, et de transporter l'électricité produite par les futurs parcs solaires et éoliens du Languedoc », explique Xavier Piechaczyk, directeur du projet à RTE. L'entreprise rappelle que la consommation électrique de la région devrait augmenter de 15 % d'ici 2035, et que les énergies renouvelables, dont la production est intermittente, nécessitent un renforcement du réseau.
Un conflit qui s'enlise
Le conflit dure depuis plus de trois ans. En 2024, une première enquête publique avait recueilli plus de 3 000 avis défavorables, mais le projet avait été déclaré d'utilité publique par arrêté préfectoral en décembre 2025, après avis favorable de la Commission nationale du débat public. Les opposants ont déposé un recours devant le tribunal administratif de Nîmes, qui doit statuer en 2027. En attendant, les agriculteurs menacent de bloquer les travaux si ceux-ci démarrent, comme ils l'avaient fait en 2023 lors d'une action spectaculaire devant le poste électrique de Jonquières-Saint-Vincent.
Un territoire sous tension
Cette opposition s'inscrit dans un contexte plus large de défiance vis-à-vis des grands projets d'infrastructure en Camargue. En 2022, le projet de parc éolien offshore en Méditerranée avait déjà suscité une forte mobilisation. « On nous prend pour une poubelle énergétique. On nous impose des équipements dont nous ne voulons pas, alors que la Camargue est un joyau environnemental et économique », s'indigne Renaud Muselier, président de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, qui a apporté son soutien aux agriculteurs. La Camargue, qui abrite plus de 400 espèces d'oiseaux et une activité touristique générant 500 millions d'euros par an, est classée réserve de biosphère par l'UNESCO depuis 1977.
Vers une médiation ?
Face à l'impasse, le préfet de région a proposé une médiation avec un expert indépendant. RTE s'est dit prêt à discuter, mais les agriculteurs restent sceptiques. « On a déjà participé à des réunions, des ateliers, des comités de pilotage. On nous a promis des études, des variantes, et au final on nous ressort le même projet », dénonce Jean-Pierre Fouché. Le collectif demande une nouvelle enquête publique et la prise en compte d'un tracé alternatif par enfouissement intégral, solution que RTE juge « techniquement complexe et économiquement disproportionnée ».
En attendant, les agriculteurs comptent bien faire entendre leur voix lors des prochaines échéances électorales. « On a des élus à nos côtés, mais on aura aussi des candidats qui viendront nous voir. On leur dira : si vous voulez nos voix, il faut vous engager contre cette ligne », prévient Magali Saumade. Le feuilleton de la THT en Camargue est loin d'être terminé.



