La ligne ferroviaire Cannes-Grasse, aujourd'hui empruntée par plus d'un million de voyageurs par an, a failli ne jamais voir le jour, puis disparaître. Une exposition à la médiathèque de Mouans-Sartoux, visible jusqu'au 29 août, retrace cette incroyable épopée, marquée par des décennies d'obstination et un rêve napoléonien.
Un rêve napoléonien devenu réalité
Tout commence au milieu du XIXe siècle. Napoléon III rêve d'un réseau ferré reliant Paris, Lyon et la Méditerranée (PLM). Deux itinéraires s'affrontent dans les Alpes-Maritimes : le littoral ou l'intérieur des terres. Les villes de l'arrière-pays, Grasse en tête, défendent un passage qui irriguerait leurs industries, notamment la parfumerie. Elles perdront la bataille, mais arracheront un embranchement jusqu'à Grasse.
Le projet divise pourtant : chaque commune imagine son tracé, les propriétaires refusent de vendre leurs terrains, et la guerre franco-prussienne ralentit le chantier. Ce n'est que le 13 novembre 1871, dix ans après le décret impérial, que le premier train entre en gare de Grasse. La ville fête l'événement, tout en regrettant que la gare ait été bâtie si loin du centre, à Rastiny.
Un moteur économique pour la région
Le train ne tarde pas à changer le visage du pays grassois. Les matières premières arrivent plus vite, le charbon alimente les alambics des parfumeurs, et les essences parfumées prennent la direction de nouveaux marchés. Les touristes venus chercher le soleil hivernal découvrent Grasse. « La ligne devient un véritable moteur économique », note Philippe Gamba, retraité des services culturels de la ville de Mouans-Sartoux, qui a mis sur pied l'exposition avec Clément Morlot, directeur de la médiathèque, autour du travail de José Banaudo, expert en histoire du chemin de fer.
L'exposition révèle aussi une page oubliée : au début du XXe siècle, entre Mouans-Sartoux et Grasse, le PLM teste une technologie révolutionnaire : la traction électrique. À une époque où la vapeur règne, des ingénieurs imaginent des locomotives alimentées par une caténaire expérimentale, avant que la Première Guerre mondiale ne balaie les projets.
La longue traversée du désert
Après son âge d'or, où jusqu'à dix trains quotidiens relient Cannes et Grasse, la concurrence des autocars puis de l'automobile grignote le nombre de voyageurs. En 1938, les trains de voyageurs disparaissent. La ligne entre dans un long sommeil, seuls quelques convois de marchandises troublant le silence.
Beaucoup auraient alors tourné la page. Pas Mouans-Sartoux. Dans les années 1970, des habitants, des associations et surtout le maire d'alors, André Aschiéri, refusent d'abandonner leurs rails. « Ils organisent des pétitions, multiplient les réunions publiques, convainquent les élus », retrace Philippe Gamba. Sur la façade de la gare apparaît un slogan : « Mouans-Sartoux attend le train. »
La renaissance et le succès actuel
Il faudra des décennies de ténacité avant que le rail reprenne du service. Une première réouverture intervient jusqu'à Ranguin en 1978, avant une fermeture. Puis, en 2005, la ligne renaît entièrement entre Cannes et Grasse. Depuis, elle n'a cessé de gagner des voyageurs, avec plus d'un million en 2023. Aujourd'hui, deux trains circulent chaque heure aux heures de pointe. Demain, les projets de modernisation promettent une rame toutes les vingt minutes grâce aux nouvelles technologies.
Une maquette impressionnante à ne pas manquer
L'exposition présente également une maquette spectaculaire de la ligne au 1/87e, réalisée par le Club Mouansois de Modélisme et de Figurines. Les petits baigneurs sur les plages du Midi à Cannes, la boulangerie de la gare de Grasse, le passage à niveau (actif !) de Mouans-Sartoux : tout y est. Quelque 3 000 heures de travail, de découpe laser et d'impression 3D ont été nécessaires aux bénévoles pour réaliser bâtiments, éléments de décor et automatismes qui ponctuent les 15 mètres de voie ferrée.
Maquettes et exposition sont à découvrir jusqu'au 29 août inclus, mardi de 14h à 18h, mercredi, vendredi et samedi de 10h à 18h, à la médiathèque de Mouans-Sartoux, 201 avenue de Cannes. Renseignements au 04.92.92.43.75. Pour aller plus loin, José Banaudo a publié aux éditions du Cabri le livre « Le Chemin de Fer de Cannes à Grasse, histoire et renaissance » (160 pages, 24x32 cm, 49 euros).



