Le Château Musée Grimaldi de Cagnes-sur-Mer célèbre ses 80 ans avec une exposition exceptionnelle, visible jusqu'au 4 janvier 2027. De la coquille vide de 1937 aux 1 800 œuvres d'art moderne et ethnographique de sa collection permanente, le conservateur Emeric Pinkowisz raconte une aventure humaine collective hors du commun.
Un château vide racheté en 1937
En 1937, lorsque la Ville de Cagnes-sur-Mer rachète le château des Grimaldi à des propriétaires privés, l'édifice est une coquille vide. Les meubles d'époque ont disparu, vendus aux enchères. Les questions fusent alors : que faire de cette imposante bâtisse médiévale ? Une bibliothèque ? Un centre culturel ? L'idée d'un musée effleure les esprits, mais la Seconde Guerre mondiale met le pays à l'arrêt.
À la Libération, en 1946, la municipalité confie les clés du monument à un enfant du pays : Denis-Jean Clergue. La tâche est immense, les billets de rationnement ont encore cours et le budget municipal est réduit à la portion congrue dans une commune qui ne compte alors que 7 000 habitants. « Clergue part de zéro. Il n'y a absolument rien », rappelle Emeric Pinkowisz, conservateur des musées de Cagnes-sur-Mer depuis neuf ans. Mais le jeune homme a une vision et une force de conviction hors du commun.
L'ethnographie à dos d'âne
Afin de meubler ces pièces gigantesques, Clergue affûte son sens de l'observation du milieu qui l'entoure. Il constate qu'à Cagnes, la pression immobilière et l'horticulture menacent les oliviers centenaires. Aidé par les conseils de Georges-Henri Rivière, ethnologue et fondateur du Musée des arts et traditions populaires, le conservateur se lance dans une collecte de terrain minutieuse. Il va de plantation en plantation, rencontre les oléiculteurs, note tout dans ses carnets. Il achète chez des antiquaires niçois ou récupère auprès des paysans du haut de Cagnes des marqueteries précieuses et de gigantesques jarres à huile.
Faute d'essence et de moyens, c'est parfois à dos d'âne que les pièces ethnographiques gravissent les ruelles escarpées jusqu'au château ! Parmi les pépites de cette période, que l'on peut découvrir dans la première salle de l'exposition : une remarquable écritoire en bois d'olivier du début du XXᵉ siècle ou ces « courtins », sacs de presse à olives d'une étonnante plasticité. Tout l'esprit provençal s'installe au musée, qui ouvre officiellement ses portes au public en 1949.
La générosité comme seul budget
Sans budget significatif, Clergue invente le musée collaboratif avant l'heure. « Il y a eu un fort désir de musée à Cagnes à ce moment-là. C'est une aventure humaine collective en laquelle tout le monde a cru », souligne Emeric Pinkowisz. L'attractivité de la Côte d'Azur d'après-guerre fait le reste. De passage ou installés dans le secteur, les artistes tombent amoureux du lieu. Le Belge Georges-Emile Lebacq offre ses toiles d'oliviers peintes au Cros-de-Cagnes ; Auguste Chabaud dédicace sa toile au conservateur en affirmant que Cagnes est « l'un des points stratégiques de la peinture ! »
Pour garnir les cimaises, Clergue s'associe à l'Union Méditerranéenne pour l'Art Moderne (UMAM) de Nice. À la fin de leurs expositions, les maîtres laissent un souvenir. Moïse Kisling meurt pendant son accrochage au château en 1953. Sa veuve offre au musée son délicat Camélia. La même année, Jean Carzou fait don de son Port de rêve.
Du Festival de peinture aux stars mondiales
À la fin des années 1960, Cagnes voit plus grand et lance son Festival international de la peinture, pensé sur le modèle du Festival de Cannes pour le cinéma. Le jury récompense les plus grands. En 1969, le premier prix est attribué à Victor Vasarely. L'artiste offre aussitôt son chef-d'œuvre au château : le collage hypnotique Jazz. Pièce iconique s'il en est et maîtresse de cette exposition-anniversaire.
Au fil des pièces, le parcours de cette exposition fait dialoguer les styles et les époques. On y croise un vase en terre cuite de Picasso offert par les ateliers Madoura, un portrait mythique de la chanteuse Suzy Solidor par Tamara de Lempicka (ou celui, volé par le modèle, peint par Christian Bérard), une encre fine de Foujita représentant un chat noir et blanc, ou encore l'intrigante Grande Pomme en céramique rouge vif du Suédois Hans Hedberg. En 2003, un autre grand donateur a décidé d'offrir sa collection de portraits : le poète, artiste et critique André Verdet (1913-2004). Par son geste, il fait par exemple entrer Ben (1935-2024) dans les collections du château.
Un fil invisible tendu vers l'avenir
De l'art populaire aux figures de la modernité (Ben, César, Yves Klein, Tobiasse, Marie Vassiliev), la collection du Château Musée Grimaldi rassemble aujourd'hui plus de 1 800 pièces. Un inventaire foisonnant, parfois baroque, mais d'une cohérence indéniable. « Ce n'est pas la collection d'un seul riche amateur, c'est une mosaïque de dons, de rencontres et de passion », résume Emeric Pinkowisz. Huit décennies plus tard, les équipes poursuivent les acquisitions en restant fidèles à l'esprit de Clergue.
Place du Château, à Cagnes-sur-Mer. Ouvert tous les jours (sauf le mardi) de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures en septembre (fermeture à 17 heures d'octobre à mars). Tarifs : 4 euros pour les adultes, gratuit pour les moins de 26 ans et les habitants de Cagnes-sur-Mer. Billet double avec le Musée Renoir à 8 euros. musees.cagnes.fr/chateau-musee-grimaldi.



