Zhanna Agalakova, ancienne présentatrice vedette de la première chaîne russe (Channel One, Pervy Kanal), a quitté son poste le 3 mars 2022, quelques jours après le début de l'invasion de l'Ukraine. Aujourd'hui installée en France, elle livre une analyse sans concession du système de propagande du Kremlin, dans un entretien exclusif accordé à Midi Libre.
Une démission courageuse mais isolée
Interrogée sur les départs massifs au sein des médias russes, Agalakova répond avec déception : « Des collègues sont partis, mais pas en masse malheureusement. » Ceux qui ont osé partir l'ont fait en silence, par peur des représailles. « La loi n'a fait que se durcir depuis le début de la guerre. Le simple fait d'exprimer sa position à voix haute, d'expliquer que c'est la guerre en Ukraine, on peut finir en prison comme Ilia Iachine (opposant du Kremlin, condamné à huit ans et demi de prison). » Elle estime que Vladimir Poutine a peut-être remporté une bataille à ce niveau, mais pas la guerre.
La peur au quotidien
Même réfugiée en France, Agalakova ne se sent pas totalement à l'abri. « Je crois qu'aucune personne qui est contre le pouvoir russe aujourd'hui peut être à l'abri », confie-t-elle. Elle reçoit des milliers de commentaires sur les réseaux sociaux, dont une grande partie orchestrée par des trolls, une institution mise en place par Evgueni Prigojine, le patron de Wagner. Elle prend des précautions, mais reste prudente.
Le durcissement de la propagande
Depuis un an, la propagande s'est intensifiée. « Tout est censuré. Il n'y a pas de liberté de parole en Russie. Avec sa propagande, le régime de Vladimir Poutine contrôle le pays », affirme-t-elle. Ce durcissement reflète selon elle l'état d'esprit de Poutine : « Il a l'air d'être perdu, de douter, d'avoir peur. Il n'est plus pareil. »
Un système de contrôle hiérarchique
Les médias reçoivent des ordres directs du Kremlin. « Les directeurs des départements d'informations des principales chaînes sont en contact direct avec le Kremlin et chaque vendredi matin ils ont une réunion, où ils reçoivent de nouvelles directives, sur ce qu'il faut dire ou ne pas dire », explique Agalakova. La discipline est comparable à celle de l'armée : « On ne peut pas faire un pas à droite ou à gauche, on doit aller dans la direction qui est donnée. » Plusieurs filtres existent : rédacteur, rédacteur en chef, directeur de l'information. Les sanctions peuvent être financières, comme la retenue d'une partie du salaire.
Les mécanismes de la désinformation
« La propagande, ce n'est pas mentir tout le temps. Vous utilisez des faits réels pour faire passer un grand mensonge », précise-t-elle. Elle compare cette méthode à l'histoire des six aveugles qui touchent un éléphant : chacun décrit une partie différente, mais aucun n'arrive à la vérité. Agalakova elle-même a participé à ces campagnes. En tant que correspondante aux États-Unis (2013-2019), elle devait chercher des informations négatives sur les Américains, notamment des cas de maltraitance sur des enfants d'origine russe, pour justifier l'interdiction d'adoption par les Américains. Lors des conseils de sécurité de l'ONU sur la Syrie ou le Donbass, elle présentait uniquement le point de vue russe.
Des campagnes visant la France
La désinformation a également ciblé la France. Lors des manifestations contre la réforme des retraites (fin 2019-début 2020), la rédaction d'Agalakova s'intéressait surtout aux black blocks qui détruisaient et affrontaient la police, afin de montrer que la protestation aboutit toujours à des destructions. « Pour dissuader les Russes de manifester », souligne-t-elle. On parlait aussi beaucoup des violences policières en France, pour justifier des pratiques similaires en Russie.
Les motivations des propagandistes
Parmi les propagandistes russes, certains sont convaincus, d'autres le font pour l'argent. « Dans notre chaîne, les salaires ont été augmentés deux fois déjà depuis un an. Et il n'y a pas beaucoup de boulot ailleurs en Russie, les gens sont coincés », explique-t-elle. Pour travailler librement, les journalistes n'ont d'autre choix que de quitter la Russie. « C'est un privilège d'être à l'étranger et de parler librement, je trouve que c'est une responsabilité de le faire », ajoute-t-elle.
Un parcours douloureux
Agalakova regrette de ne pas être partie plus tôt. « On a nos responsabilités de famille, comme tout le monde. Mais c'est une faible explication. C'est dommage que je ne sois pas partie avant. » Depuis son départ, elle n'a pas de travail. « Pour une journaliste russe qui a été employée par une chaîne de propagande, ce n'est pas facile de trouver du boulot. Je passe pour une brebis galeuse. » Elle fait face à la méfiance, mais n'a pas été accusée de double jeu, contrairement à Marina Ovsiannikova.
La terreur en Russie
Ses proches en Russie n'ont pas subi de représailles directes, mais elle n'a plus beaucoup de contacts avec eux. « Les gens ont peur de parler, même de la routine, de la santé. Vous imaginez l'esprit de terreur en Russie ! Tout le monde a peur. Mon cercle s'est beaucoup rétréci parce que pour eux je suis une rebelle et je suis donc dangereuse. »
L'absence d'opposition
Selon elle, Vladimir Poutine ne fait pas face à une opposition unie. « L'opposition doit être unie et elle ne l'est pas, c'est le problème principal en Russie. Poutine a détruit l'opposition politique officielle. Le parti communiste, le parti libéral démocrate sont des poupées, ce n'est pas une vraie opposition. »
La perception de la guerre par les Russes
La plupart des Russes essaient de fermer les yeux, mais la guerre est omniprésente. « Les gens ont un gros éléphant dans leur pièce et ils essaient de ne pas le voir », rapporte-t-elle. Les sondages ne sont pas fiables car les opposants ne répondent pas aux appels inconnus. Certains Russes contournent la censure via des VPN pour accéder à CNN ou Facebook, mais une grande partie de la population rurale, sans Internet, reste la cible première de la propagande.
Un appel aux Russes et aux Ukrainiens
Agalakova lance un message à ses compatriotes : « Réveillez-vous, ouvrez les yeux, écoutez d'autres points de vue, il faut arrêter la guerre, la violence, les assassinats. » Pour les Ukrainiens, elle exprime son soutien : « Je crois que l'Ukraine est invincible, elle doit gagner et mon cœur est avec les Ukrainiens. Mais mon cœur est avec les Russes aussi parce que c'est mon pays et le voir sous une dictature m'attriste. » Elle conclut : « On ne peut pas permettre à Vladimir Poutine de gagner cette guerre, on doit tout faire pour aider les Ukrainiens. La victoire de l'Ukraine, c'est aussi la victoire de la Russie libre. »



