L'Adieu au journal : une réflexion profonde sur la fin d'une époque
Il n'est jamais agréable pour quiconque d'entendre que son temps est révolu. Quel journaliste, en particulier, pourrait sauter de joie en découvrant L'Adieu au journal (CNRS Éditions, 234 pages, 24 euros), un ouvrage qui lui rappelle brutalement que l'époque qui l'a formé, ce dans quoi il s'est toujours projeté et ce pour quoi il se lève chaque matin appartient désormais au passé ? Pourtant, il est essentiel de se plonger dans le livre de Guillaume Pinson, professeur à l'université Laval de Québec et spécialiste reconnu de la culture médiatique aux XIXe et XXe siècles.
La réalité incontestable de la disparition du papier
La réflexion de l'auteur part d'un constat implacable : le journal papier se fait de plus en plus rare, même dans les bars traditionnels, ces lieux autrefois symboliques de la lecture quotidienne. Cette disparition physique n'empêche pas l'information de nous exploser à la figure avec une violence profuse, des centaines de fois par jour, à travers les écrans qui peuplent désormais notre existence.
Guillaume Pinson écrit avec pertinence : "Prendre conscience que l'objet journal s'est complètement effacé de notre vie quotidienne et de l'espace public, c'est immanquablement établir par contraste des liens avec ce peuple immergé dans les écrans que nous sommes devenus : mêmes marcheurs absorbés, mêmes scènes de lecture dans les cafés, mêmes effets de sidération, d'inquiétude et d'enthousiasme au contact de l'omniprésente actualité."
Une interrogation fondamentale sur la répétition historique
L'auteur pose une question cruciale : "L'histoire numérique n'est-elle qu'une répétition de l'histoire médiatique ?" Il nous invite ainsi à mettre en regard ce début de XXIe siècle, marqué par la révolution numérique, avec les années qui se sont écoulées depuis le milieu du XIXe siècle, période fondatrice des temps médiatiques modernes.
Les quatre paramètres fondamentaux de l'expérience humaine
Méthodiquement, Guillaume Pinson relie l'histoire du journal à ce qu'il appelle "quatre grandes intuitions, qui sont en réalité quatre grands paramètres de l'expérience humaine" :
- Les émotions : L'irruption de la presse dans la vie des humains les a fait entrer dans un "nouvel âge", celui des affects médiatisés.
- Les sensibilités : Aux bruits de l'existence individuelle, le journal a ajouté ceux du monde entier, élargissant considérablement notre perception.
- La spatialité : L'empire du papier, bâti sur la circulation transnationale du journalisme, s'est effondré en entrant dans l'ère numérique, transformant radicalement notre rapport à l'espace informationnel.
- La temporalité : Là où le journal invitait le lecteur à se tourner vers l'avenir tout en lui ménageant des pauses (il suffisait de refermer la gazette), il n'y a plus de temps suspendu aujourd'hui. Arrêter de scroller n'interrompt pas le flux incessant des contenus, ce qui contribue à abolir le futur, car "l'avenir est devenu omniprésent".
Cette analyse en quatre parties parfaitement découpées offre une compréhension approfondie de la transformation radicale de notre rapport à l'information, de notre expérience temporelle et de notre place dans le monde médiatique contemporain.



